| A tue-voix
Une voix trop enjouée. Une voix douce et profonde. Une voix éraillée, lasse et discordante. Toutes ces voix gravées dans la machine, qui rechigne encore à les restituer, larcin furtif. La voix trop enjouée fait mal. C’est celle d’une femme qui, hier encore, jouissait de la vie, avant que le destin ne lui inflige la plus terrible des blessures. La voix douce, profonde et calme est celle du jeune homme qui gît, éclaté, tas de chair méconnaissable, quelque part sur le sol d’une cafétéria stérile et rutilante. La voix éraillée, lasse et discordante. Celui qui parlait a disparu, mais bien avant qu’il s’en aille, sa voix l’avait abandonné, remplacée par une voix mécanique, sans timbre. Les voix du répondeur nous parlent de l’au-delà : au-delà du temps, au-delà de la mort, au-delà d’elles-mêmes.Nous les conservons, bien longtemps après que leurs propriétaires ont disparu. Comme si les effacer signifiait une mise à mort définitive, plus cruelle encore que la mort qui nous les a ôtés. Crime de lèse voix : existe-t-il une telle notion, pour désigner le geste que l’on va accomplir, d’une traite, sans écouter, après mille atermoiements, tous les « pas encore », les « plus tard » qui disent le refus de la perte. Longtemps j’ai gardé la voix de ma mère sur le répondeur de son téléphone portable. Puis, vint le jour, où, furtivement, j’accomplis mon forfait, rompant ainsi le dernier lien vivant qui me rattachait à elle, pour m’abandonner à mes souvenirs. Je ne voulais plus l’entendre : elle me gênait, faisait obstacle à ma nostalgie.Ce qui étonne dans la voix enregistrée, c’est l’absolu décalage qu’elle induit entre le temps de l’enregistrement et celui de l’écoute. Décalage absurde, choquant, voire obscène, quand le mort ou le vivant s’adresse à nous du lieu où il n’est plus.Ils nous ont quittés, parfois brutalement, comme ce jeune homme que la mort a frappé sans lui laisser le temps de finir la page de son journal intime. Nous ne saurons pas ce qu’il savait, quand il écrivait "Un homme, quelque part, se prépare…." Quelle voix a traversé l’océan, quand sa mère a ressenti un étrange malaise, là-bas, loin de lui, devançant l’appel qui lui disait l’étendue de son malheur ? Le cri qu’il n’a pas eu le temps de pousser est-il parvenu à destination ? On évoque toujours la voix maternelle, qui ne peut qu’être douce à l’oreille de l’enfant que nous avons été. Mais, une fois les parents disparus, le souvenir s’affine, se nuance, et l’on retrouve toute la gamme des voix de la maison, les murmures, les chuchotements, les éclats et les cris, gravés au fond de nos mémoires, parfois plus vifs que les traits familiers. Car la voix vient de plus loin. Parmi les amis de mes parents, je me souviens d’un monsieur qui parlait avec une voix aigue, ce qui lui donnait un air de petit garçon prématurément vieilli. Petite, je m’étonnais de cette voix qui ne ressemblait à aucune autre. On m’expliqua, qu’ "à cause de la guerre", il n’avait pas mué, et je ne posais plus de questions, sans comprendre comment la guerre avait pu l’empêcher d’avoir une voix adulte. Mon père aussi avait fait la guerre, et il avait une voix normale, un peu sourde, certes. En revanche, il était chauve, et cela aussi, m’avait-on dit, c’était à cause de la guerre. Plus tard, j’ai su, pour toutes ces voix que l’on a tuées, réduites au silence. Mon père chantait à tue- tête sous la douche. Des chants russes, la ballade de Stenka Razine, le cosaque. Une voix fière, martiale, si différente de la voix sourde que je lui avais toujours connue. À tue-tête. A tue-voix. Longtemps après sa mort, j’ai exhumé une petite cassette audio, complètement démodée, qu’il avait enregistrée la veille de son opération. Sa voix était blanche, rauque, à peine audible. Comme s’il était déjà ce qu’il deviendrait le lendemain, quand on lui aurait ôté sa voix à jamais. A son chevet, une ardoise qu’on dit magique. Il écrivait quelques mots, parcimonieux, comme s’il voulait économiser la voix qu’il n’avait plus. Laryngectomisé : terme effrayant dans sa technicité, mais bien en-deçà de la terreur qui saisit celui qui bientôt, n’aura plus de voix. Extinction de voix. Des voix chères qui se sont tues. Comment dire la voix qui s’éteint brutalement, la métamorphose d’une voix humaine en un souffle pénible, l’effort de chaque instant pour arracher à la gorge tranchée un son qui, peut-être, au fil des jours, va devenir plus humain. Une voix sans nuances, sans couleurs, sans timbre. Une voix mécanique. C’est peut-être pour cela que je ne supporte pas les voix mécaniques qui nous disent : "faites le un, faites, le deux…." Pire encore : les voix déshumanisées qui débitent leur petit couplet , sans laisser à l’interlocuteur la moindre chance de leur parler, comme si leur voix ne servait plus qu’à informer. On ne veut plus vous entendre, voilà ce qu’elles disent. Mon père n’a jamais supporté sa nouvelle voix. Il n’a jamais pu accepter l’égorgement qui le laissait sans voix, vivant mais réduit au silence. Blessure visible, masquée par un linge blanc et stérile, recouvert d’écharpes de soie coûteuses. Mais la voix n’a pas de prix. Pourtant, je n’avais pas peur de sa nouvelle voix, habituée que j’étais à la voix de mon grand-père, dont les sons rauques avaient bercé mon enfance. Je ne l’avais jamais entendu parler autrement qu’avec cette voix faite de rots et de ratés, voix singulière, étrangement fragile et impérieuse à la fois. Je m’étais laissé dire que son chien Arno, descendant d’une race de seigneurs teutons, avait montré quelque surprise lorsqu’il était revenu de l’hôpital. Mais lui aussi s’était fait à la voix métallique à laquelle il obéissait comme avant. Ma grand-mère avait été plus longue à s’habituer. Elle qui avait toujours craint ses coups de gueule ne pouvait se faire à ses cris sans voix, étranglements brusques de celui qui ne peut plus crier. Hurler sans voix. Rire sans voix. On peut aimer sans voix, l’amour, c’est bien connu, vous laisse sans voix. On parle pour deux : on fait les demandes, on anticipe les réponses, on se sent coupable de n’avoir pas bien entendu. Moi aussi, j’ai attendu patiemment que la voix paternelle sorte, que l’air devienne un son audible. Impossible de parler dans la rue, en marchant ; quand il voulait parler, il fallait s’arrêter, se mettre à l’écart du bruit, attendre. Il s’approchait, soulevait le voile de tulle blanc. Sans le vouloir, je détournais le regard. Sa "voix" n’était pas calme, il avait toujours l’air d’être en colère. Cette colère, il l’a gardée jusqu’à la fin. S’étrangler de colère. Sans voix. Régine Waintrater |