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    La découverte de l'eau chaude et le rejet des évidences géographiques

    “Prendre une science parce qu’elle est intéressante,parce qu’elle est importante ou parce queson histoire aurait quelque chose d’exemplaire,ça ne me paraît pas être une bonne méthode.” 

    Michel Foucault, Hérodote (1976), 1-3, p. 72.

    Nos questions

    Rarement fréquentés par le phalanstère des savants et des lettrés, des lieux insolites ont vu émerger dans une certaine confusion des réponses malvenues aux préoccupations du jour. On pense aux Galápagos par exemple. Sri Lanka au milieu de l’océan Indien et la calotte glaciaire Argus au coeur du continent antarctique seront aujourd'hui les endroits qui se prêteront à notre étude du refus du savoir. En connaissant à l'avance le sort qui les attend, quelles ont été les voies de la transmission du savoir géographique? Peut-on analyser de façon suffisamment critique l'évolution du consensus et la diffusion des conventions qui séparent le territoire du connu de l’espace du méconnu? Qu'il y a t'il au delà de la frontière que nous astreignons à nos connaissances? Nous tenterons dans ce petit texte d’enrichir la question de la “découverte de l'eau chaude”, autrement dit la remise en cause de ce qui semble aller de soi, et la question de la transmission et de l'interprétation des découvertes qui dérangent. 

    Le titre de la communication est emprunté au sinologue vénitien Marco Ceresa dont La scoperta dell’acqua calda paraît en 1993. Il affirme, et on veut bien le croire, que l’on n’est pas sûr de la date de l’invention de l’eau chaude (qu’il y aurait-il de plus évident?). Cette science qui s’épanouit sous les Tang attire des “piccoli funzionari, grandi letterati, eruditi eccentrici, tutti forti consumatori di quel tè, che pur non essendo proprio una novità, era diventato in quegli anni una bevanda di gran moda, si misero a studiarne le tecniche di preparazione”. Après l’observation empirique des bouillons et des bulles d’eau vient la période des outils, des méthodes, de la terminologie, des techniques, des procédures et des références appropriées, mais aussi celle des querelles d’interprétation entre les disciples de Lu Yu 陸羽 (733?-804), l’auteur du Canon du thé ou Chajing 茶经. Un second texte éclaire notre propos et lui donne un aspect tragi-comique. Peu avant son suicide, la Lettera di Amerigo Vespucci delle isole nuovamente trovate in quattro suoi viaggi (1504) incite Stefan Zweig à écrire Amerigo, die Geschichte eines historischen Irrtums (1944). Le livre ne veut qu’être “eine kleine Studie über das Vespucci-Problem”, problème qui en effet se pose quand on veut définir ce que recouvre le “mondo novo e paesi retrovati” du marchand florentin. “Damit beginnt nun die große Komödie der Irrungen”: avec cette lettre débute une comédie des méprises où les hasards se nouent soigneusement pour tisser un réseau de mensonges aux conséquences gigantesques.

    Notre communication sur les méprises dérive d’une part du concept de “disruptive innovations» mise en avant par la Harvard Business School, d’autre part des travaux en épidémiologie de Ludwik Fleck sur la production de nouveaux savoirs scientifiques, et enfin d’un concept très utile. L’hystérisie désigne le retard qu’une cause met à suivre un effet, mais aussi l’influence d’un premier traitement sur les réactions postérieures. “Four blades good, two blades bad”, l’hystérisie est par exemple à la base de la prospérité des fabricants de rasoirs jetables. Que peut-elle bien signifier quand on l’applique à la “Entwicklung einer geographischen Tatsache”? Nous verrons comment une évidence géographique se construit et se détruit en équipe, laboratoire, école, société, chapelle et corporation. Les chercheurs, sous les Tang comme aujourd’hui, élaborent en effet des pratiques collectives de représentation et de validation, puis appliquent à leurs découvertes des normes spécifiques pour conceptualiser ce qui est reconnu comme nouveau.

    Une théorie du rejet des connaissances devrait intégrer à l’étude de la culture scientifique les conditions de répression de l’élaboration et de la diffusion des savoirs nouveaux. Pour mieux s'engager dans une perspective que les préjugés du temps dérobent à la vue oublions un moment ce que nous croyons savoir, et pour plus d'objectivité examinons des cas précis de blocage attestés dans d'autres cultures et à une autre époque. L'histoire est en effet riche en tentatives de communication d’informations géographiques, les mieux connues étant les échanges dont nous conservons les traces cartographiques entre le monde arabo-musulman et les chrétientés byzantine et latine. Nous allons par ailleurs nous affranchir de tout cadre kantien et sauter allègrement du XVe siècle au XXIe siècle pour nous attacher à la continuité qui sur de vastes espaces parcoure des savoirs dont la précision irrite et la conclusion choque. Véhiculées essentiellement par des cartes, ces informations passent par de nombreux registres et renvoient à des systèmes complexes et variés que nous devons étudier. Présentons maintenant deux contextes différents de la genèse de faits géographiques. 

    西洋, l’océan sino-indien 

    Dans des cadres historiques aux contours devenus flous, nous savons que par l’intermédiaire de l’océan Indien des transferts unilatéraux de données et de techniques ont eu lieu du monde arabo-musulman en direction de la Chine. Les travaux menés par les savants européens du XXe siècle sur les relations entre la cartographie arabo-musulmane et la cartographie chinoise au cours des dynasties Song, Yuan et Ming (Xe-XVIIe siècle) ont rarement pu être concluants, même si les fouilles archéologiques montrent bien la réalité de ces échanges maritimes. Toujours est-il qu’à partir de 1433 au plus tard des cartes chinoises de l’océan Indien circulent en Chine.

    Ces cartes, qui ne nous sont pas parvenues directement, apparaissent en parallèle à la publication de récits de voyage sur “l’océan de l’Ouest” 西洋 et à la suite des ambassades menées par l’amiral Zheng He 郑和 (1371-1435). Elles indiquent quelles voies sont prises pour transmettre et représenter un espace où les informations s’échangent et où les civilisations se rencontrent. En 1621 des copies de ces cartes sont compilées en un atlas qui est inclus dans le dernier chapitre d’une encyclopédie qui est présentée à l’Empereur. Il s’agit du Wu bei zhi 武 備志 “Traité de technologie militaire” dont la préface date de 1621 et la publication de 1628. Nous allons à présent cerner plusieurs des apports de la cartographie arabo-musulmane qui y sont apparents. “L’atlas de Zheng He” 郑和航海图 est le nom que l’on donne par convention aux 40 pages de cartes et aux quatre diagrammes qui constituent le dernier chapitre (Chap. 240) du Traité. Mao Yuanyi 茅元儀, son auteur, n’indique pas d’où provient l’atlas ou la carte initiale (pourtant de dimensions imposantes: 20 cm de long mais 560 cm de large). L’atlas, qui décrit un périple de 7.500 miles marins entre Nankin et Ormuz, résulte des expéditions de Zheng He. On se souvient que de 1405 à 1433 les empereurs Yongle 永乐 et Xuande 宣德 dépêchent à travers l’océan Indien sept expéditions d’une ampleur sans précédent qu’ils placent sous la direction de diplomates chinois qui sont musulmans et arabophones.

    L’atlas de Zheng He répond à plusieurs principes généraux puisque les planches sont par nécessité conformes au format de l’encyclopédie tout en reprenant les conventions de l’école chinoise de cartographie. Deux sous-ensembles topographiques et astronomiques se complètent, avec des planches de la côte chinoise, de la mer de Chine du sud, du détroit de Malacca, de l’océan Indien, et d’Ormuz, suivies par des planches de la voûte céleste au moment de la traversée de l’océan Indien. Le portulan se caractérise par une distorsion volontaire, une standardisation iconographique, la réorientation de la côte en fonction de la route suivie, l’identification des points de relèvement, des instructions sur le cap à tenir, et les relevés de la position de l’étoile polaire. Ces informations sont données dans une langue sobre, précise, technique et claire, propice en somme à la mémorisation par les pilotes. On remarque en outre que les étoiles de référence qu’utilisent les pilotes chinois et arabes pour traverser l’océan Indien sont les mêmes, que les hauteurs prises sont comparables (méthodes, relevés, données et heures d’observation), et l’on se dit que l’hypothèse d’une utilisation conjointe des roses de vent arabe et chinoise expliquerait des incohérences entre le texte et la légende des cartes célestes de l’atlas.

    Un exemple de transfert de connaissances entre le Moyen et l’Extrême-Orient peut être reconstitué en comparant dans l’atlas de Zheng He la carte de Ceylan à la carte du Nuzhat almushtâq du célèbre géographe al-Idrîsî. Réorientées, réduites à la même échelle, et superposées sur des transparents, les deux cartes de Ceylan nous obligent à faire des observations troublantes. La configuration topographique de l’île est la même dans les deux cartes, quatre des cinq montagnes de Xilan shan chinois occupent la même position que celles de la carte de Sarandib arabe, une ville de Sarandib correspond à la ville centrale qui figure dans Xilan shan, les deux temples bouddhistes de Xilan shan sont situés sur l'emplacement de deux villes de Sarandib, et enfin trois routes maritimes chinoises quittent un port du sud-est de Sarandib, port qui n'est pas montré sur la carte chinoise. Il semblerait que des informations ait été perdues ou omises lors de la synthèse faite par les Ming de cartes antérieures qui étaient probablement d’origine arabo-musulmane. Pour des motifs clairement politiques, la destruction par la dynastie Ming des archives sur l’exploration qu’elle vient d’effectuer dans l’océan Indien lui permet de rejeter d’une part l’ouverture de l’océan Indien ptolémaïque, la péninsularité de l’Inde, et l’orientation nord-sud des côtes orientales de l’Afrique, et d’autre part la standardisation des systèmes de mesure utiles aux traversées océaniques, la navigation sur les étoiles, l’idée que les régions australes sont habitables et habitées, et pour terminer la notion que des échanges scientifiques et techniques avec d’autres cultures sont possibles et bénéfiques. La cour impériale n’est pas un Institut d’Etudes Avancées.

    中国南极洲, l’Antarctique chinois

    Cinquième continent au monde par sa taille, l’Antarctique est riche en ressources naturelles qui sont sanctuarisées par les accords actuels. Depuis un demi-siècle, l’Antarctique est régi par le Système du Traité Antarctique (STA), beau produit de la diplomatie de la guerre froide. Exclue à l’origine de ce système juridique, la Chine populaire ne le rejoint qu’en 1983. Elle entend devenir rapidement l’élément directeur de la recherche en Antarctique pour, dans une seconde étape, en exploiter les ressources en dehors des contraintes diplomatiques de ce “club de riches” qu’est le STA. La Chine remplit imparfaitement les obligations du Traité. En 25 ans, elle n’a rendu public que six des rapports annuels qu’elle doit fournir. Les informations que donne Pékin restent sommaires et minimisent la collaboration des scientifiques chinois et de leurs collègues étrangers. La Chine populaire fait mine d’ignorer les découvertes faites par autrui dans une région du monde qu’elle a déjà annexée symboliquement. Elle voudrait en outre démontrer que l’effet de serre est un phénomène purement naturel dont la gestion échappe à la compétence des organismes internationaux.

    La montée en puissance de la Chine polaire s’est faite progressivement. L’Agence maritime nationale chinoise est créée en 1966. Ouverte en 1985, la Base Grande Muraille ou Chang cheng 长城 sur l’île chilienne du Roi George est la première base permanente de l’Administration de l’Arctique et de l’Antarctique chinois. La Chine devient membre du Comité scientifique sur l’Antarctique en 1986. La Base permanente Sun Yat-sen ou Zhongshan 中山 de l’Administration de l’Arctique et de l’Antarctique chinois est opérationnelle trois ans plus tard, en 1989 ; elle se situe sur le littoral du continent antarctique dans les collines Larsemann et donc en face des îles Kerguelen et au milieu du territoire antarctique australien. Brise-glace équipé de sept laboratoires pour 250 chercheurs, le Dragon des neiges ou Xue long 雪龙 du Centre chinois de recherche polaire de Shanghai prend la mer en 1993. Autre base permanente du Centre chinois, la Base Fleuve Jaune ou Huang he 黃河 ouvre en 2003 ses portes à Ny Ålesund dans l’archipel norvégien de Svalbard. Enfin, sur la calotte antarctique, la Base Kunlun est depuis 2009 une base d’été de l’Administration de l’Arctique et de l’Antarctique chinois. Les activités scientifiques des bases Chang cheng, Zhongshan et Kunlun se font dans le cadre international du STA. C’est par exemple l’Australie qui rédige le rapport préliminaire sur l’impact de Kunlun sur l’environnement, à la demande du Comité de la protection de l’environnement du Traité antarctique. Par ailleurs, le Comité scientifique sur la recherche en Antarctique élit un vice-directeur chinois en 2005.

    Dans l’effort de création d’une iconographie chinoise de l’Antarctique, les meilleurs outils géomatiques sont mis au service des ambitions de la seconde puissance économique au monde, de l’idéologie d’un Etat communiste, d’une conception triomphante du progrès et de l’humanité, et (curieusement) d’une perception traditionnelle de la nature chinoise. Les zones polaires se trouvent métaphoriquement annexées par une conception patriotique de l’histoire chinoise. Pour découvrir l’Antarctique chinois, la lecture de cartes doit combiner les métaphores de la géomancie, de l’histoire et de la modernité. Connotations, renvois, silences et contradictions jouent un rôle crucial dans la cohérence du nouveau paysage culturel des régions polaires. Ce paysage met en évidence l’empreinte de la Chine sur un environnement aussi éloigné physiquement de Pékin que possible. La cartographie de l’Antarctique chinois a pour but de remplir le vide que les cartographes ont créé en éliminant du paysage les empreintes culturelles étrangères. Les toponymes chinois donnent un sens culturel au continent tout en humanisant le site cartographié: “Nous avons réglé le problème de nomenclature des toponymes de l’Antarctique d’après les méthodes habituelles, et préparons une banque de données SIG chinoise de l’Antarctique” déclare le rapport chinois au SCAR d’août 1994, sans discuter de la nature du problème ainsi résolu ni préciser en quoi consistent les méthodes habituelles.

    Parlons nomenclature. La Base Grande Muraille, on sait tout de suite d’où elle tire son nom, la muraille longue de 6.700 km qui sépare la civilisation chinoise de la barbarie tartare. Le nom de la Base Zhongshan rend bien sûr hommage au “père du pays” (国父), le Docteur Sun Zhongshan (Sun Yat-sen en cantonais) 孫中山 (孫逸仙). Fondateur du parti nationaliste, il devient le premier président de la République de Chine en 1912. La Base Kunlun renvoie quant à elle à la longue chaîne des montagnes Kunlun qui délimite le nord du haut-plateau tibétain. Il rend hommage au fondateur légendaire de la civilisation chinoise, Huangdi 黄帝 ou l’Empereur Jaune. Ce dernier établit sa résidence au centre du monde, qui n’est autre que le sommet du Kunlun. Le rouge et le jaune du bâtiment de Kunlun représentent bien sûr les couleurs du drapeau national — le rouge traditionnel et martial de la race Han se mariant au jaune de la Chine impériale. A l’entrée de la base se dressent deux chaudrons tripodes. Pesant chacun deux tonnes, ces bronzes sont censés être de facture traditionnelle et commémorative. La légende veut que Yu le Grand 大禹 fasse couler neuf chaudrons similaires (九鼎) lorsqu’il fonde la dynastie Xia (de -2205 à -1705). L’empereur mythique utilise le métal offert en tribut par les gouverneurs des neuf provinces de la Chine antique. Notons au passage que 洲, le caractère pour “province”, est également celui employé aujourd’hui pour “continent”. Place Tian’an men, le Musée national de Chine exhibe depuis 2006 des répliques authentiquement fausses des neuf chaudrons Xia. Par le jeu peu subtil d’une métaphore, un lien direct est forgé entre Pékin et le Dôme Argus, à proximité du pôle du froid de la planète, où à 4.093 m. d’altitude se trouve juchée la station Kunlun.

    C’est sur la calotte glaciaire la plus élevée que la 25ème expédition chinoise a construit la première base de recherche continentale de la Chine. Le programme de Kunlun comprend la recherche astronomique et météorologique, mais aussi des recherches sur l’histoire du climat. Les forages prévus dans les trois kilomètres de glace empilée sous la base permettront de reconstruire l’évolution du climat au cours des dernières 1.500.000 années. Des constructions et des équipements vont agrandir progressivement la base puisque les grandes compagnies chinoises et même étrangères comme Nissan sont conviées à participer à la réalisation des projets de l’Académie chinoise des sciences. Dans une interview de janvier 2009, Wei Wenliang, le directeur du programme antarctique, déclare que “les découvertes géographiques que font tous les pays sur l’Antarctique révèlent des ressources mystérieuses et abondantes qui sont d’une grande importance scientifique, politique et économique”. De telles platitudes masquent une politique scientifique qui a pour objectif d’établir que l’effet de serre est sans importance. Pékin souhaiterait démontrer que le réchauffement climatique actuel est un phénomène naturel qui n’a rien à voir avec la pollution aérienne engendrée par l’industrie chinoise. Des négociations internationales sur le climat seraient donc inutiles, à supposer qu’elles soient souhaitées.

    Conclusions

    Les récits sur la “découverte de l’eau chaude” dans l’océan Indien ou en Antarctique impliquent qu’un domaine différent, peut-être chaud et humide, reste à découvrir. Cela nous encourage à avancer l’hypothèse hystérisique que le “monde nouveau” de Albericus Vespucius demeure inconnu. “… Quanto a tanto tempore quo mundu cept ignota sit vastitas terrae et quod continetur in ea” écrit-il dans le Mundus novus (1503). En confondant Brésil et “monde nouveau”, nous prenons la mesure des limites conceptuelles de notre univers. Quelle méprise ! s’exclamerait Stefan Zweig. L’exploitation brutale des ressources du Brésil et des Amériques n’est qu’une faible compensation à l’incapacité d’appréhender ce qui n’est toujours pas découvert même s’il est bien là, sous le tropique du Capricorne. La description du monde nouveau et paradisiaque de Vespucci porte en effet essentiellement sur une nature incroyablement féconde, aux eaux pures et aux fruits complètement inconnus. Ne s’agit-il pas de ce que nous appelons aujourd’hui biodiversité et écosystèmes? Bien que menacés, les domaines de la Mata Atlântica, du Cerrado, de l’Amazonie, de Tiwanaku, de l’Atacama et de l’Araucanie forment la terra incognita du début du XXIe siècle.

    Le discours que la science tient sur elle-même se croit épique quand il est d’une rare myopie. On risque sa vie au nom de la vision de la science qu’incarnent les sociétés savantes, l’administration impériale, les agences de moyen ou le Parti communiste. Si l’expédition est un échec, on aura en mourant démontré la supériorité morale et physique de la race han ou britannique. Changer d’environnement crée peu de problèmes épistémologiques à la géographie puisque les méthodes et les problématiques sont semblables d’une aire à l’autre, comme le montre la lettre que Lord George Curzon, président de la Royal Geographical Society et ex-vice roi de l’Inde, écrit au géographe Sir Sven Hedin, KCBE, le 4 mars 1913. Faute de place, et certainement pas par cruauté envers nos lecteurs, nous ne parlerons pas ici de cette lettre ni du rejet par les géographes de la Belle Epoque de la notion de changement climatique. En dépit de ce qu’écrit Marc Bloch à propos de la publication de De re diplomatica (1681), on évite spontanément de prendre comme sujet de recherche les impasses dans la transmission du savoir. Comment donc appréhender le transfert des connaissances dont nous ne voulons pas ? Au delà de toute polémique, la question du progrès scientifique mérite d’être reprise en analysant les concepts, les supports, les techniques, et les représentations des preuves qui nous paraissent inadmissibles. Sri Lanka et la calotte Argus se sont portés volontaires dans notre étude du refus héroïque d’apprendre. Nous pouvons suivre les voies que les nouvelles connaissances empruntent pour relier des sites périphériques aux centres de la politique scientifique et à des questions fondamentales. La question de “la découverte de l'eau chaude”, autrement dit de la production, de la transmission et de l'interprétation des découvertes qui dérangent, en somme de la dé-découverte, est posée.

    Philippe Forêt

    pforet@bluewin.ch
    Ecole des Sciences Humaines et SocialesUniversité de Saint-Gall, Suisse




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