David Collin
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    Des Emirats à Oman 6/6

    ENTRE DEUX MONDES - Le 27.02.2010 - Fribourg

    Toujours ce sentiment étrange quand les heures le permettent de vivre à cheval sur deux temps, sur deux mondes, et l'étrangeté de la synchronisation des temps divers, l'étrangeté de la simultanéité des contraires. A cheval ou entre deux mondes, c'est à dire dans ce moment bref et indéterminé qui sépare ces deux temps, l'un pas encore assez éloigné pour n'être qu'un souvenir, l'autre pas tout à fait réalisé pour devenir présent. 

    En vingt quatre heures, se sont succédées les marches délicates sur les terrains glissants des tuiles du trias, dans un cagnard sec, ventilé au fond d'un wadi par un souffle chaud et sablonneux qui recouvrait notre repas improvisé d'une fine pellicule de silice gris-orange; les postes frontières fissurant la pierre d'une barrière électrique et grillagée qui court sur la montagne et défie les dunes; la longue plaine désertique de graviers dérobés par les utopistes insulaires qui refont le monde à cinq kilomètres des côtes de Dubai, et les îlots condamnés des épineux préservés sur le sommet de cônes dérisoires aux allures volcaniques, qui ne retiennent que le sel, quand l'eau abonde, et qui meurent de n'être pas reliés les uns aux autres; les hôtels ambitieux plantés au milieu du désert, crépusculaires et fantomatiques tant la démesure du projet noie les rares habitants dans une immensité absurde; le coucher du soleil qui fait scintiller les coupoles des mosquées, le lever du soleil après lequel nous courrons et qui magnifie chaque matin l'horizon et les reflets du lac léman; les travailleuses indonésiennes voilées qui servent de bonnes aux omanais et aux expatriés de Muscat, qui rentrent à Jakarta, et dont la très petite taille les font ressembler à de jeunes écolières; les visages d'une équipe internationale de géologues, leur marteaux à la main pour casser les pierres, leur enthousiasme pour des champs de pierres, des reliefs, des strates et des sédiments, les militaires helvétiques tout bruyants qui s'engouffrent dans le train et qui descendront à Romont pour rejoindre les troupes camouflées; le barman bangladais de Genève, mon voisin dans l'avion du retour, qui rentre de Dakha en passant par Abu Dhabi, et qui souhaite ouvrir un restaurant indien à Fribourg, les douaniers émiratis qui ne reconnaissent pas que la Slovénie et la Pologne appartiennent à l'Europe, les chauffeurs de l'expédition géologique qui ressemblent avec leur combinaison beige aux conducteurs des chars irakiens pendant la guerre du Golf; l'abandon progressif des compagnons de voyage qui se dissipent en équipes de plus en plus restreintes, les indiens à l'aéroport d'Abu Dhabi qui rentrent au pays avec des dizaines de cartons mal emballés, le chef du check-in de la compagnie aérienne qui s'amuse à glisser sur les tapis roulants de l'enregistrement des bagages tout en encourageant avec des mouvements de bras très italiens ses équipes dépassées par la foule; un chameau en peluche qui chante des versets du Coran, les sachets d'encens blancs, les châles en cachemire, les tonnes de dattes; la vulgarité des nouveaux riches russes, leurs femmes très déshabillées qui toisent de haut avec leurs décolletés excessifs les gardiens émiratis troublés du Duty Free; la classe d'un lycée international de Dubai qui va faire du ski à Verbier; le dernier repas italien à Muscat; le film de science fiction dans l'avion, sorte de polar dans un monde de clones qui prennent peu à peu la place des humains; reprendre la lecture de Lawrence d'Arabie dans le train entre Lausanne et Fribourg en buvant de l'eau d'Al Ain avec un café servi par un pakistanais qui tient le mini-bar roulant pour un salaire de misère; les tombes très anciennes découvertes sur le plateau désertique de Hatta, qui doivent dater d'une époque antique où le désert était luxuriant, et qui ne semblent pas avoir été fouillées; la mélodie que jouent les tuiles de calcaire grises sur sous nos pieds, les myriades de fossiles marins, l'air hautain des classes business qui dans l'avion regardent passer les "économiques", les pauvres fumeurs enfumés dans une cabine de verre peu étanche à l'aéroport d'Abu Dhabi, la mosquée à la porte entrouverte dans ce même aéroport, le dernier cocktail de jus, audacieux, d'un mélange de feuilles de menthe fraîches et de citron, le dédain au contrôle des passeport pour les "workers", appelés ainsi par un policier, qui doivent prendre une autre file d'attente et dont les bagages seront systématiquement fouillés alors qu'on nous laisse tranquille, les souvenirs désordonnés qui me reviennent ainsi, dans le sens incompréhensible d'associations sans logique précise. 

    Je suis là, et pas tout à fait là, encore en voyage, ballotant après une longue traversée sur le pont d'un navire arrivé à bon port, décalé et heureux de l'être, appréciant les interstices et les rencontres inédites d'images appartenant à des mondes différents, l'entre-deux qui s'estompera peu à peu pour ne laisser que les objets, que le souvenir qu'ils donneront longtemps, après cette sensation du retour, d'un voyage, des images métisses et entremêlées qu'ils ravivent dans une nostalgie heureuse qui s'estompera elle aussi. 

    Sur la table, alors que j'écris, ces objets: Les rares livres ramenés, et ceux reçus dans le courrier en mon absence ( les 7 piliers de la sagesse, De la Pauvreté à la richesse - l'histoire d'Abu Dhabi, En marge des Nuits - le dernier Pontalis), les guides d'Oman et de Dubai, le plan d'Abu Dhabi, une liasse de petits billets omanais illustrés par le portrait du Sultan Qabus, les carnets de terrain, le badge d'une finale de Tennis à Dubai, les pierres et les fossiles, le sable au pied des dunes dans une petite bouteille en plastique Lemon drink d'al Morouj, une plaquette de la grande mosquée Sultan Qabus de Muscat, quelques cartes de visites, deux enregistreurs et les casques pliants, une documentation sur la Sorbonne Abu Dhabi et les projets de musée de Louvre et de Guggenheim sur l'île de Saadiyat, les grosses chaussures pour marcher dans les caillasses et le sable sur les semelles, les cheichs, le santal, et tout ce que j'oublie déjà ou qui n'est plus à portée de vue car déjà rangé, débarrassé. 

    Mais on ne se débarrasse pas si facilement de ce qu'un jour on a vu, senti, goûté, entendu. De "ceux" qu'on a vu et rencontré. De ce que nous avons traversé.









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