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Perturbation(s)
Entrer dans ton cerveau et faire un bout de chemin avec toi…
Thomas Bernhard, Perturbation
L’Impromptu sans fin
Chez Thomas Bernhard la perturbation est une seconde nature. Sujet et objet. Mécanique et effet de la mécanique. Titre d’un roman au singulier. Pluriel d’une manifestation troublante faite d’interruptions, de coups de poing sur la table, de portes claquées, de hoquets volontaires, et de leitmotiv musicaux.
Mécanique ondulatoire de l’interruption
Telle une vague qui soulève le texte, le flux des perturbations engendre une interruption permanente. Derrière une pensée, il y a toujours une pensée, dans un processus sans fin de remémoration d’une pensée qui en a précédé une autre, d’un trouble réflexif qui met en doute ce qui a été dit, qui l’interroge ou le retourne comme une crêpe. Rien n’est définitif, tout est le contraire de tout, bien au contraire. Dans Perturbation, le prince Saurau ne cesse de s’interrompre lui-même, hanté par anticipation par les conséquences d’un acte qu’il prophétise et qui annonce la fin de sa lignée, hanté par l’indécision et le doute majuscule qui n’a cessé de l’habiter. Suis-je bien celui que je crois être, et cela étant dit, vais-je survivre à celui que je n’ai pas été ?
Perturbé partout
Tout est motif d’exaspération. Et l’exaspération est une raison d’enlaidir la réalité. Le milieu dans lequel j’évolue est toujours un autre milieu étranger à soi-même, rien ne collera jamais parfaitement à ce que je suis censé être et devenir. Raison de plus de s’énerver contre le silence des origines qui n’a jamais fixé les valeurs auxquelles on aurait dû appartenir. Le corps lui-même en est bouleversé. Et la maladie devient la conséquence d’un dérangement continu.
L’augmentation dissimule
Dans Perturbation, les récits se démultiplient, s’entrechoquent et s’augmentent de mille considérations. Façon de meubler le silence, de dissimuler les failles. J’exagère pour ne pas avoir à faire le compte des déficiences. Perturber pour voiler la perturbation initiale. Parler plus fort pour étouffer l’affaire. Du brouhaha vient le sentiment que rien jamais ne sera dévoilé.
Le Flux de la vie
Claudio Magris tient Perturbation comme le chef-d’œuvre de Thomas Bernhard, qui a “senti autour de lui le flux incessant de la vie”. Le texte est un chant, un continuo ; un fleuve entraîne le lecteur dans ses remous, inocule à celui qui en parle le virus contaminant de sa parole sans fin. Inoculation dit Javier Marias. Je lis Bernhard, je parle comme lui, je répète et sens la répétition comme un enveloppement, un changement de langue, une variation permanente des niveaux de langage.
Vertu de la note fausse
Le génie des quelques grands artistes est de savoir jouer avec les fortes contraintes de leur domaine artistique, tout en s’en libérant continuellement en jouant à côté, différemment, en jouant l’imperfection comme une manière de perfection, en glorifiant la perturbation comme une vertu. Sans en avoir l’air. Et parfois sans en avoir conscience. Par instinct ou par oubli vertueux de l’effort. Ainsi les fausses notes d’Alfred Cortot, le chant murmuré de Glenn Gould, les diffractions répétitives des monologues de Thomas Bernhard. Le contre-artiste serait à l’image de l’industriel diabétique de Perturbation, celui qui tue toute manifestation de l’erreur, tout “bruit” extérieur, jusqu’à la petite musique intérieure qui trouble, et qui par ce trouble justement, fascine.
Abattre le gibier de la forêt qui entoure sa maison, c’est en miroir, tuer toute créativité en soi, tuer les bruits et le mouvement du sauvage qui résonne et raisonne en dehors comme en dedans. A contrario, laisser vivre l’entourage, c’est se donner la possibilité de plonger plus profondément en soi par oubli de ce qui vibre autour. Oubli conscient et générateur d’images intérieures. Sans la présence de ce feu qui brûle aux fenêtres de l’écrivain — et que Thomas Bernhard a réellement ignoré — impossible de saisir l’effroi du silence intérieur. De ce qui provoque une logorrhée que rien ne semble pouvoir arrêter.
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