David Collin
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    En Greffe

    A toi, l'Ami,

    Quoi de plus simple? Nous sommes tous des poètes ignorés et timides, des écrivains sans le savoir ou en devenir, des blessés toujours debout, incapables d'imaginer un seul instant que notre prose puisse éveiller le moindre intérêt chez un improbable lecteur. Et puis un jour, on se prend à s'interroger en se retournant sur son propre sillage de la vie, juste là, derrière, dans l'écume des jours. Ce que l'on a pas dit, jamais dit à personne, ce que l'on croit essentiel et secret, qu'il faut pourtant partager pour garder le sourire, partager pour savoir que l'on peut donner un peu de joie, être accepté et reçu, chaque jour autour de soi pour que la vie soit plus belle.

    En greffe, j'aurais pu écrire "en bref", mais je ne me suis pourtant pas trompé sur ce calembour aléatoire d'un matin glacé et brumeux.
    Tu connais mon amour immodéré pour la nature et les arbres. Silences majestueux de la terre. Si mon métier pendant plus de quarante six ans fut consacré au Bois dans ses formes industrielles et commerciales, rien ne m'a jamais éloigné de l'harmonieuse et discrète élaboration de la vie.
    Modèle pour les bâtisseurs de cathédrales dans l'équilibre immuable de la forme des espèces, dans les règles rigoureuses, mathématiques, de la croissance des verticilles, de l'alternance parfaite des noeuds sur la moindre pousse verte sortie de terre. Équilibre parfait et constant des verticales, calculs si parfaits que tout tient debout sans y paraître.
    Modèle pour nos Anciens qui savaient répéter les gestes appris à force de besoins, d'espoir, de courage et de persévérance.
    Quelle est cette loi secrète et pourtant si évidente qu'il suffit de regarder pour la voir, en ralentissant notre pas de citadin agité et aveugle, en se baissant un peu, en s'abaissant simplement, humblement.

    La greffe, greffer, sorte d'espoir de revanche de l'homme sur le végétal, lui permettant tout à la fois de transgresser ce qui est dans le sauvage pour espérer l'amener à lui à des fins nourricières, bénéfiques, le remettant en même temps face à ses limites d'incompétence.
    Oh que tout cela est simple!
    Tout ne revient-il pas un jour à une expérience supplémentaire, nouvelle, de la vie en s'y prenant autrement? Bâtir sans cesse jusqu'à la dernière seconde!
    Quête perpétuelle d'un mieux, espoir de la réussite d'une chirurgie insensée. Repérer un porteur d'avenir, sauvage, solide, au milieu d'une nature installée, concurrente et rebelle, fort de son implantation parmi les roches et les aléas, de son patrimoine propre. Espérer que les racines seront loin au fond pour lui épargner la soif, la dessiccation, la déshérence?



    Lui parler pour l'amadouer et le préparer à recevoir ce que tu as choisi, toi l'homme, pour le modifier. Te servir de sa force et de son patrimoine de vie, de résistance aux intempéries et à la canicule pour tenter de lui donner la douceur, la saveur, le jus bienfaisant et sucré qui va te régaler un jour, peut-être, si ton rêve d'enfant naïf peut devenir réalité.
    Tu es prêt, l'Ami? Allons, tu vas voir, nous allons essayer.
    Point de blouse blanche, ni de couronne de laurier pour aller au sacrifice. Au Jardin, nous avons identifié le greffon, cet oeil minuscule, dormant encore à l'aisselle de l'espèce désirée, convoitée peut-on dire car là, nous en sommes au péché de concupiscence! Ce minuscule bourgeon encapuchonné est à peine visible et il est déjà Tout. Il sera la branche solide, qui en portera d'autres. Il formera une charpente solidement ancrée sur son hôte, qui se couvrira de fruits.



    Quand me dis-tu?
    Bientôt, si tout va bien, si notre chirurgie secrète fait effet sans rejet. Viens souvent après l'hiver et regarde, tu en seras émerveillé.
    Il fait beau, sec, la lune est placée comme il faut dans son cycle pour que son action nous vienne en aide dans la montée de sève prochaine qui parachèvera notre ambition.
    De la pointe de mon greffoir, je détachai alors l'écusson portant le greffon qui allait bientôt s'abandonner à une autre vie prometteuse et secrète.
    Délicatement je le mis dans ma bouche, au chaud, dans l'humidité de mon alchimie, le temps de préparer l'ouverture de la cicatrice sur le citoyen receveur!
    Pourquoi fais-tu cela, dans ta bouche?
    Les anciens le faisaient et disaient que "çà faisait mieux prendre". Tu sais, dans la vie il y a des enzymes partout, et dans ta bouche, dans la mienne, il y en a plein! Alors je crois que c'est bien
    ainsi, et puis dans cet acte fondamental on en revient au partage, je lui donne un peu de ce que j'ai pour que tout réussisse. En un tournemain, le greffon prit sa place dans le trait ouvert en écu, la raphia ligatura le tout, rapidement, précisément.
    Nous étions fiers et heureux, remplis de la joie d'avoir été dans la vie une fois de plus. C'était le 23 septembre, en fin d'après midi, dans un soleil déjà automnal mais encore chaud. Les merisiers ainsi greffés avaient du pain sur la planche. Le clos de Burnous venait de recevoir un secret de plus. Nous avions des étoiles plein la tête, plein le coeur, nous ne savions plus.

    Tu vois l'Ami, quoi de plus simple! Çà ne se verra un peu que si çà réussit, et ce sera normal ainsi. Le "lecteur improbable" trouvera agréable de cueillir quelques fruits juteux et sucrés, et ainsi sera la vie, comme d'habitude.
    Remet une bûche dans le feu, il neige ce soir.








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