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Lecture d'une lecture
PIERRE VOELIN, LE GESTE ENRACINE
Le flux et le reflux des mains, Leurs gestes monotones Comme si tu exorcisais Je ne sais quel effroi solaire Ossip Mandelstam
Plus de vingt ans après sa composition, Pierre Voélin accompagné de quatre musiciens, lit publiquement Sur la Mort brève, un recueil de poèmes dédié ce soir là à Paul Castella, l’éditeur d’Albeuve disparu en 1988, à une jeune poétesse afghane assassinée la veille par son mari, ainsi qu’à son épouse absente de la soirée. Ce triple envoi dit bien l’attention et l’inquiétude légitime qu’a toujours eu le poète pour le monde et à l’égard de ceux qui l’entourent ; sa poésie, hommage aux absents, évoque souvent la mémoire d’un effritement personnel ou collectif, d’une chute continue.
J’annote pas à pas la lecture, je la “regarde” se faire, j’observe et j’écoute deux fois: les mots déroulés, la saveur de la texture, la chorégraphie intérieure, une musique de gestes infimes et d’échanges de regards qui répondent aux éléments regardés, aux mots inscrits, aux récurrences de matières. La démarche est périlleuse, et je prends le risque de n’entendre qu’une polyphonie voilée, au lieu d’en saisir les parties distinctes, de me laisser porter par le centre: la musique de la voix, les mots du poème.
Car Voélin est au centre, il est au cœur palpitant des mots. Il se présente, il se restitue dans une généalogie, dans une lignée d’ancêtres et de descendants: il est le père de, le fils de, et le petit fils d’un charpentier qui réalisait des cercueils et d’une couturière qui découpait dans ses propres draps de quoi faire l’étoffe des linceuls. Si familier qu’il soit, cet artisanat de la mort ne préserve en rien le poète, resté sensible aux motifs de la disparition. Un artisanat qui lui fournit la matière nécessaire à l’édification d’un tombeau: “La toilette des morts – l’eau fraîche, le savoir, la cuvette et les doigts que l’on noue, tous les gestes accomplis là – comme un tendresse ultime” ; “sur les draps” s’activent “deux mains lourdes”, et le lit se transforme en tombeau. C’est bien de cela dont il s’agit, Voélin dit le tombeau d’un ami, poème ou linceul de mots, qui se fit livre il y a vingt ans, résidence posthume ou seuil de mémoire d’un “corps d’autrefois”, d’un hommage présent.
Pour interpréter le texte, pour le dire ce soir là devant un public, Pierre Voélin se présente en chair et en mots. Pour y répondre, il faudrait voir et entendre, lire le geste partout, en texte comme en attitude, en somme avoir un don de double vue. Doté positivement d’un double langage, le poète instaure un dialogue intérieur entre ce qu’il dit et ce qu’il est, ou comment il est. Vêtu de noir, costume et cravate, Voélin est assis sur un fauteuil, derrière une petite table en bois. Si le costume est d’occasion, il est surtout l’écho d’une vocation, d’un métier: “une idée traverse la tête du professeur” ; Voélin n’est pas seulement poète, il transmet le savoir: transmission d’un père à ses enfants, d’un professeur à ses élèves, d’un ami à un ami, d’un poème à ses lecteurs. Cette présence du don est constante dans sa poésie, elle est offrande et reconnaissance. Le poème est un don fait à l’entour de soi, il ne reste pas en dedans, il est offert au lecteur comme une libération, un geste incarné qui s’accompagne ce soir, d’une image de corps vivant ; répondent en retour l’attention des lecteurs, la reconnaissance d’un ami.
La musique résonne encore du silence qui accompagne le poème. Pierre Voélin reste immobile, statufié, toujours assis derrière sa petite table en bois. Sa tête est un peu penchée sur le côté, il ne regarde rien ; “entre les paumes du silence, enfin reposée la tête à l’abandon”. Comme les spectateurs, le poète est aussi un auditeur silencieux quand la musique répond au poème. Pense-t-il à la présence du public ? Le voit-il le regarder dans les moments de pure audition ? Les quatre clarinettistes attaquent un nouveau mouvement, accompagnés à leur tour par des gestes minuscules qui trahissent l’agitation intérieure du poète, sa tonalité intime. Ses doigts pianotent contre le rythme, battement inquiet de nervosité qui précède les soupirs, petite musique de gestes bien à lui. Les tempi s’emballent, Voélin reste immobile. Pourtant à bien y regarder, une joie intérieure se devine dans les petites inflexions que la tête laisse échapper, et qu’il retient aussitôt pour dirait-on, ne rien y laisser paraître. Le cœur suit la musique mais le corps reste silencieux. Entre le silence et la musique, le poète tourne la tête en direction des musiciens ; après l’interlude il dodeline légèrement, manière d’annoncer la parole, de susciter l’écoute ; avant ou après la musique, il regarde pour saisir le signal ou pour le donner.
Voélin est un danseur immobile, sa position ne varie pas d’un pouce, mais on sent bien qu’il bouillonne intérieurement. Contre l’ascétisme du lecteur, contre l’économie d’un geste intérieur, la furie papillonnante de deux photographes entrave le silence, déplace l’attention. Les trublions entament un ballet tout autour du poète, ils marchent sur la pointe des pieds, donc hautement remarquables, derrière ou entre les spectateurs ; ils ne cessent d’un bout à l’autre de la lecture, dans et hors des silences, de faire crépiter leurs flashs, d’imposer une contre-mesure de cliquetis et de mécaniques. Par l’image, les gestes et les sons, ils capturent les mots et l’absence de mot, brisent le silence des entre deux, foudroient violemment l’espace par des jets de lumière ; une fois l’un, une fois l’autre, aucun répit. Et pour y répondre, une multitude de soupirs excédés monte de l’assemblée. Les deux photographes agacent par excès de discrétion, troublent le recueillement, l’hommage qu’on voudrait tout sauf spectaculaire.
Malgré l’agitation, malgré l’écart des attitudes, un geste réunit les protagonistes en présence: ils marchent ensemble à contre-temps, entraînés par la chorégraphie des mots. Pierre Voélin est un marcheur figé, invariablement son pied droit est en dedans sous la chaise, replié sur la pointe des orteils, la jambe gauche en avant, le pied sous la table ; c’est la position du guetteur, d’un homme prêt à se lever, à marcher, à faire un pas au-delà. Il ressemble aux ombres filiformes de Giacometti, à ceci près qu’il marche assis, figé dans un unique geste d’impulsion intérieure ; c’est un geste mystérieux, un pas jeté en dedans du poème, un mouvement à l’intérieur même du texte. Les musiciens eux aussi, pourraient marcher avec leur clarinette, instrument d’orchestre ou de fanfare itinérante. On le voit dans les gestes, dans le ballet des bras et des coudes, dans les coups d’instruments: ils pourraient jouer en marchant, l’instrument ne demande qu’à se promener, il attire inéluctablement le corps dans une péripétie. Les photographes enfin, marchent vraiment, tantôt sur la pointe des pieds ou glissants sur le sol, tantôt perchés sur des chaises, déambulant sans but, assis, piétinants. Jusqu’au bout, supplice d’une distraction malheureuse, ils cherchent à résoudre des angles morts insoupçonnés. Le mot “supplice” surgit du poème: “Des mains timides s’obstinent et deviennent tisserandes jusqu’à l’achèvement du supplice” ; on repense aux dédicataires, on imagine les gestes immobiles d’un défunt; les mots sont dans les mains, les derniers gestes d’un disparu hantent la mémoire du poète. Et le fantôme ou l’ombre d’une figure tutélaire, Ossip Mandelstam, passe derrière les corps, les traverse, chante dans les mots, par delà le poème, en pleine concordance d’esprit.
Jeux de paumes. Le poète est nerveux, il frotte le bois de la table d’une main, alors que l’autre posée à plat, retient l’ensemble du corps. Après un long silence, il lisse les pages de son livre du tranchant de la main, il aligne ses feuilles sur la table comme le font certains présentateurs ; ses mains répondent aux gestes du poème, ils disent un corps absent ou présent, le plus souvent en voie de disparition. Séquences: la main gauche se pose sur un livre témoin, comme pour s’en faire l’écho, attester d’une référence ; un doigt est pointé en l’air pour insister, avertir comme le ferait un professeur ; une main, ou le dos d’une main passe sous le menton, se repose sous la moustache, contient des lots de pensées secrètes. Douce mélancolie.
Le rite du sacrifice se lit dans les stigmates du condamné, dans les indices que le poème nous livre: la couleur des poignets, le dernier geste qu’on imagine tremblant, les pieds enracinés dans la terre. La mort traverse les gestes du lecteur, son immobilité même. Les mots comme les corps s’enracinent, ils sont pris dans le sol, ils prennent la terre: que “toute parole soit terre et lierre”. Et le poète ne bouge toujours pas, il marche sans marcher, fixé comme un voyant. Le disparu est un stigmatisé, le revenant montre ses poignets, son torse, ses jambes: tant de brûlures ! L’homme est un “éternel crucifié”.
Si la marche du poème est lente, l’écoute et la tension du corps enraciné résout cette lenteur en une quasi immobilité ; Pierre Voélin est si proche et lointain, si touché et inspiré, qu’il est pris dans l’étau de la nature qui l’observe, enlacé par le lierre et les mousses des sous bois ; il parle d’une lenteur de dieu, de sa “respiration de roche”, cette indiscernable lenteur qu’elle en devient statique, et qui est peut-être une condition de sa survie ; en ralentissant la marche du temps, on a des chances de ne plus le voir passer, de ne plus se voir vieillir.
A la fin de la lecture, le temps s’arrête. Le poème-hommage, tombeau et mesure d’enfouissement, est parvenu à nous transporter dans un temps que nous n’estimions plus ; nous sommes guidés par la douce voix du poète, voix intérieure et murmure projeté, et que les seuls les attentifs ont entendu ; en deçà, les flashs crépitants des photographes nous figent dans une position d’attente infinie ; d’ailleurs on ne sait pas si c’est vraiment finit, s’il faut réagir, partir, applaudir, ou fermer les yeux. Qui hésite ? Lentement l’assemblée se dégourdie, gestes et paroles réoccupent peu à peu l’espace, on referme le tombeau ; vingt ans qu’un homme s’est jeté dans le noir absolu d’une nuit sans nom ; la vie reprend, une expiration nous libère d’un souffle coupé. Oui, plus de vingt ans après, les gestes ont répondu aux mots ; dans la nuit inaccoutumée, dans la généalogie d’une disparition, Pierre Voélin a vu les gestes d’un mort, liés par une nature qui assimile ou dévore, enlace, prend soin des disparus ; bien souvent les images du poème rappellent des gestes qu’on n’a pas su faire.
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