|
|
Le Centre de l'Univers
Pâques, sortie de messe dans un petit village ou une ville plus importante de la Grèce. Le pope, dans son grand habit d’apparat, ou habillé plus simplement selon la fortune de la paroisse, suivi des diacres balançant mécaniquement les longs encensoirs en argent ou en métal argenté, portant à bout de bras le Livre, lui aussi plus ou moins décoré, proclame d’une voix plus ou moins timbrée, selon l’organe du pope en question, les Paroles Sacrées et traditionnelles de ce moment spécial de l’année liturgique: " Les Saintes Femmes l’ont vu, il est ressuscité d’entre les morts, Christ est ressuscité: Kristos anèsti !". La foule des croyants répond en chœur: "C’est vrai, il est ressuscité: alithos anèsti !".
Les Saintes Femmes l’ont vu. Parmi elles, malheureuse d’entre les malheureuses, paradigme de la douleur, Marie de Magdala, Marie Madeleine, l’épouse du Christ. La rencontre avec Jésus l’avait transfigurée. De prostituée elle était devenue sainte. C’est l’histoire qui le dit. J’aimerais y croire. J’imagine par contre aisément qu’une femme ait pu avoir une vie bien amère. Elle a peut-être été obligée de se prostituer pour ne pas mourir de faim. Un jour, elle rencontre le Nazaréen, il est beau, si beau, et il la regarde comme personne encore ne l’a regardée, jusqu’au fond de son âme, et pas uniquement sa chair et ce qu’elle peut inspirer. Elle est tombée amoureuse de lui, il l’a acceptée telle qu’elle était, ce qui, paradoxalement, l’avait transformée complètement. Elle est devenue sa femme, son épouse, peut-être était elle enceinte de lui quand il a été mis en croix. Le seul homme qu’elle a aimé, on le torture et on le tue sous ses yeux. Il y a de quoi devenir folle de douleur. Je l’imagine aisément. Trois jours plus tard, elle se rend au tombeau pour embaumer le corps selon la tradition de l’époque. Pour l’aider, les Saintes Femmes sont là. Ce sont ses amies, ou peut-être même des femmes qui faisaient partie des sans-noms qui suivaient le Christ. En tout cas pas de celles qui ne savaient rien.
La pierre est soulevée, le tombeau est vide. Peut-être n’avait-il pas été refermé en prévision de l’embaumement et des chiens errants ont pu dévorer le cadavre. On peut imaginer d’autres raisons plausibles à la disparition du corps du Christ. Marie Madeleine, l’esprit certainement perturbé par la douleur extrême qui lui avait été infligée, voit bien que le corps a disparu, elle a pensé furtivement à toutes les raisons possibles d’une telle disparition. La douleur lui interdit de les accepter. On ne va pas le lui enlever une deuxième fois.
C’est là que tout a commencé: une folie amoureuse fondatrice de toute une civilisation. Marie Madeleine ferme les yeux pour ne plus voir la réalité, et elle la transfigure. "Ne sentez-vous pas", dit-elle, "son souffle sur vos joues. Il est là, il est là, il est vivant, je le sens, je le vois !"
Mettons-nous une seconde à la place des Saintes Femmes. Une de ses amies, la plus proche, peut-être et certainement la plus terre à terre de toutes, la moins prête à croire à l’Invisible, mais voyant bien que la malheureuse était au bout de cette douleur immense, pensant que le mieux à faire était de ne pas de la contredire, lui dit: "Oui, je le vois moi aussi…".
Cela en fait déjà deux.
Une deuxième femme, et cette fois la plus folle de toutes, ou simplement une des amoureuses en secret de Jésus, s’engouffre dans la porte ouverte par la première Sainte Femme et crie elle aussi: "Je le vois, il est là, il est ressuscité d’entre les morts" . Marie Madeleine est en pleine transe mystique. Ses yeux sont fermés, un bonheur immense se lit sur son visage, elle serre sur son cœur, sur son ventre, la présence invisible, parce que pour être présent, il suffit évidement de le dire. Elle l’a dit pour Lui. Le fait même de le dire, dans ce moment d’intense émotion, en a provoqué l’évidence.
Cela en fait donc trois.
Puis, l’une après l’autre, chacune avec sa raison de mentir, qui pour ne pas s’exclure du groupe parce qu’elle ne voit rien, qui par peur, qui parce qu’elle entre elle aussi dans la transe mystique de Marie Madeleine, l’une après l’autre, chaque femme dit: "Je Le vois, Il est là, Il nous aime".
Quand treize femmes en parlent, le monde entier le croit….
Juillet 2008, sur le sommet d’une colline surplombant la côte sauvage de la mer Égée.
L’endroit est moins sauvage que la pointe du cap Sounion de laquelle la légende dit qu’Égée s’est jeté, donnant ainsi son nom à cette partie de la Méditerranée. Non, ce jour-là, seul un léger vent souffle du nord-est, juste de quoi blanchir la pointe des petites vagues qu’il soulève. Sur le sommet de cette colline, se trouve la modeste maison toute blanche que nous louons chaque année pour les vacances. La journée est chaude, mais la terrasse est généreusement ombragée par un vieil olivier. Je suis assis sur un fauteuil en plastique pas du tout poétique, mais peu importe, je contemple les quatre récifs qui semblent déchirer aujourd’hui la surface régulière de l’eau, à cent mètres au large de la petite plage. Les vaguelettes du nord-est les entourent d’une frange d’écume blanche, provoquant ainsi l’effet de déchirure. Malgré l’apparente monotonie du processus, l’image est sans cesse différente pour qui sait ou a envie de la voir, et propice à l’évasion de l’esprit. Ces quatre pierres ont un nom. Les Grecs les appellent les Quatre Pierres. Il y a déjà longtemps, un vieux grec, dans un anglais encore plus aléatoire que le mien, m’avait expliqué qu’il fallait aller autour des "Four Stonks" pour plonger. Le nom anglo-hellène est resté: les Four Stonks.
Je contemplais donc les Four Stonks depuis presque deux heures quand ma fille de 23 ans me posa une question à laquelle je me trouvai bien en peine de répondre: "Mais qu’est-ce que tu regardes ?". Une réponse simple me parut alors trop simple et pas du tout en rapport avec l’apparente naïveté de la question. Il ne m’était pas évident non plus de mettre des mots sur les milliers de pensées que provoquait la contemplation des récifs, pensées aussi furtives qu’informes. Ne craignant pas cependant le ridicule, je regardai ma fille avec un grand sourire, et comme pour faire une blague, je lui lançai un "Je regarde le Centre de l’Univers". "Ah bon..." me répondit-elle avec un petit sourire qui se voulait à la fois surpris et satisfait de la réponse de son rêveur de père.
La réponse me plut aussi.
Et bien qu’un univers infini ne puisse pas avoir de centre, je réalisai que les Four Stonks étaient peut-être le centre de mon univers: je l’avais sous les yeux depuis plus de trente ans et je ne m’en étais pas rendu compte. Le Centre de l’Univers, en grec, se dit phonétiquement: "to kentro tou symbadou". Symbado est un nom qui sonne magnifiquement à mon oreille, peut-être à cause de Simbad le Marin, mais plus certainement à cause de la particule syn qui veut dire ensemble. Les Quatre Pierres ensemble en forment le Centre. J’aime ces majuscules.
Comme pour les Saintes Femmes, la frontière entre le fait de le dire et le fait d’y croire est devenue extrêmement ténue, et il n’y a eu qu’un pas facile à faire entre le centre de mon univers et le Centre de l’Univers tout court, puisque l’Univers, de par la perception que j’en ai, est mon univers. Suivant l’exemple des Saintes Femmes, j’en ai parlé autour de moi. Etonnamment, je ne suis pas tombé sur des sourires narquois. L’être humain aurait-il besoin de centre ?
Quelques jours après la "découverte" du Centre, j’étais invité chez des amis grecs. C’était une soirée avec beaucoup de monde, et comme souvent chez les grecs, les femmes et les hommes discutaient chacun de leur côté. Chose bizarre, quand j’a cité le mot "symbado" dans mon grec de cuisine, peut-être un peu trop articulé parce que le mot me plaît, l’attention de toute l’assistance s’est dirigée vers moi, comme si ce mot plus sérieux que les autres appelait au silence. J’ai parlé des Quatres Pierres, et de ce que j’imaginais de leur situation dans le monde. Les visages étaient sérieux autour de moi. La discussion s’est focalisée. L’un a raconté une pêche qu’il avait faite pas loin du lieu, un autre était monté sur la plus large des Quatre Pierres, une autre encore a parlé des petits récifs qui entourent le centre et qui ressemblent à des têtes humaines qui fixent l’espace délimité par les récifs. Puis le silence s’est installé, pas comme un ange qui passe, mais comme un repli de chacun sur ses rêves intimes. Nous nous sommes tous regardés, l’émotion de ce moment était forte, et l’intimité qu’elle avait provoquée entre nous en était presque gênante. Et puis nous avons tous ri en ouvrant une autre bouteille de piquette toute fraiche.
Le lendemain, un ami présent à la soirée est venu me dire au revoir. En me serrant la main, il me dit avec un sourire complice: "Tu peux venir quand tu voudras sur ma terrasse pour voir le Centre".
Octobre 2008
L'automne nous offre une de ses plus belles journées. Il doit être quatorze heures, le meilleur moment pour descendre à la mer et profiter du soleil encore chaud et du ciel au bleu parfait.
Theodoris regarde la mer.
Theodoris est le propriétaire du terrain qui est traversé par le petit chemin de terre qui mène à la plage. Il est appuyé sur le manche de la pioche avec laquelle il vient de creuser un trou. Avec un sourire dans lequel je sens une gravité inhabituelle, Theodoris, les yeux brillants, me fait un signe de la tête. Au sol, à côté du trou, est posé un poteau en fer orné à son extrémité d'une plaque métallique grise. "Kita ti efiaxa!(regarde ce que j'ai fait)".
C'est en grec et en anglais en lettres régulières, tracées à la main avec de la peinture blanche: "Ce chemin mène au Centre de l’Univers, respectez-le".
imprimer ce texte texte en plus grosses lettres
|
|