Manifeste pour la langue
Voici un texte-manifeste de Charles Peguy, transmis par Jean-Michel Delacomptée lors d'une évocation de son dernier (et excellent) livre, lui aussi manifeste pour la langue et le style, Langue morte, Bossuet (coll.l'un et l'autre, Gallimard, 2009). A lire et relire encore:
Le Style c'est l'homme
Ne me parlez pas de ce que vous dites. Je ne vous demande pas ce que vous dites. Je vous demande comment vous le dites. Cela seul est intéressant. Cela seul m'intéresse. Parlez-moi de comment vous le dites. Cela seul prouve. Cela seul apporte et peut apporter une preuve. Tout le monde peut dire ceci ou cela. Non pas que tout soit dit, depuis plus de six mille ans. Non pas que tout soit forcément dit; mais tout peut avoir été dit ou être dit. Ce qui d'aventure peut ne pas avoir été dit peut l'être aujourd'hui, peut l'être demain, peut l'être par vous: peu m'importe. Cela n'a aucune espèce d'importance. Ne me parlez pas de ce que vous dites; et que vous dites ceci ou cela. Je ne vous le demande pas. Cela ne m'intéresse pas. Cela n'a pour moi aucune espèce d'importance. Ni pour moi, ni pour les autres, ni pour personne, et si vous tenez à ce que nous parlions langage, ni en soi.
Parlez-moi donc un peu au contraire, parlez-moi donc un peu à présent de comment vous le dites. Alors nous pourrons causer. Alors vous m'intéresserez, vous me devenez intéressant, à moi et à tout le monde. C'est là que je vous attendais, là que toujours je vous attends. Parce que cela seul est efficace et probant. Parce que cela seul prouve, apporte une preuve. Ne me dites pas ce que vous dites. Cela, tout le monde le dit, ou peut le dire; tout le monde le sait, ou peut le savoir; tout le monde le fait, ou peut le faire; quelqu'un l'a déjà dit, ou le dit, en ce moment même, ou le dira, quelque jour, ou peut le dire. Et quand même nul jamais ne le dirait, ne le saurait, ne le ferait, quand même nul jamais ne pourrait le dire, le faire ou le savoir, le beau malheur. Le monde n'attend pas après nous pour marcher. Depuis plus de six cents ans ou de six mille siècles qu'il y a un monde, et qui est, il n'attend pas après nos enregistrements pour être. La création n'attend pas, pour vivre, après les enregistrements de la créature que nous sommes.
Ne me dites pas ce que vous dites, ni que vous dites ceci ou cela; depuis ces mêmes six mille ans d'autres l'ont dit avant vous ou ne l'ont pas dit ou ont pu ou pouvaient le dire. Cela n'a aucune espèce d'importance. Le répertoire de ce que l'on a dit, de ce que l'on n'a pas dit, de ce que l'on a pu ou pouvait dire est en effet une oeuvre morte. Ce n'est jamais, ce ne sera jamais qu'une oeuvre et un travail sec d'enregistrements, une oeuvre ou plutôt un travail scientifique, une opération de cimetière, un cortège de corbillards.
Mais parlez-moi donc un peu, plutôt, parlez-moi donc seulement, dites-moi donc seulement un peu comment vous le dites, et que vous le dites comme ci, comme ça. Voilà ce que je vous demande. Et alors je vous écoute. C'est cela, c'est le ton, c'est le style, c'est la résonnance de ce que vous dites que j'attends, et alors, que j'entends, que j'écoute. Parce que cela est de vous, parce que cela est de l'homme même, parce que cela existe à condition, uniquement, et sous cette, seule, réserve, que vous, existiez, que vous soyez. C'est là que je vous attendais pour savoir si vous existiez, si vous êtes. C'est là que l'on vous attend, que je vous attends, que tout le monde attend. C'est là qu'il faut attendre tout un chacun. Cela seul pouvait le prouver, apportait une preuve. Cela seul n'était plus une opération, une affaire d'histoire, de science, de corbillard, d'enregistrement et de cimetière. Cela seule était une opération, une affaire de vie, d'existence, d'être, parce que c'était l'affaire de votre propre vie, de votre propre existence, de votre propre être. Si vous n'existez pas, si vous n'êtes pas, vous aurez quand même des idées, aujourd'hui. Dieu merci, le monde est assez avancé. Pour cela. Les idées sont répertoriées. Nous avons des instituts. Vous n'avez qu'à cherchez dans le dictionnaire. Mais si vous n'existez pas, si vous n'êtes pas, aujourd'hui comme jamais, comme éternellement, vous n'aurez jamais un style. Si vous êtes maçon, vous ferez des bâtiments sans un style; si vous êtes écrivain, vous ferez des écritures sans un style; comme homme même, vous serez un homme sans un style: cela revient toujours au même. Si vous n'existez pas, si vous n'êtes pas, si vous n'êtes pas quelqu'un, vous n'aurez jamais aucun style. Vous ne pourrez pas même, car c'est aussi un art, prendre un virage à bicyclette qui soit de quelque style.
(Un poète l'a dit, 6 octobre 1907, réédité par Peguy tel qu'on l'ignore de Jean Bastiaire, folio-essai, Gallimard, 1995).
David Collin
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