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    SPECIAL PASOLINI, novembre 1975

    Novembre 1975, Paris, Lycée Buffon. Je n’entends guère la conversation matinale, molle et sans passion, de mes camarades ; à travers les vitres sales de la classe je regarde vibrer les arbres que le vent décapite après les avoir longuement giflés. Il pleut. Le sol de la cour principale, celle des “grands”, autrefois d’un gris brillant de pavé, est maintenant d’un roux liquide qui me fait penser à des traînées de rouille sur la carcasse d’une voiture. Nous attendons Gilles Sandier, notre professeur de français et de latin qui est aussi bien le respecté critique dramatique du quotidien le Matin de Paris et l’un des non moins respectés chroniqueurs du Masque et la Plume (chaque dimanche soir, nous écoutons religieusement la célèbre émission de radio alors animée par François-Régis Bastide pour entendre parfois sous les vociférations de Georges Charansol et de Jean-Louis Bory la voix mouillée mais non moins acerbe de notre professeur). Sandier arrive enfin, la démarche plus lourde qu’à l’ordinaire, les épaules tombantes sous le tissu épais de ces vestes d’artistes peintres à large col qu’il affectionne particulièrement. Il ferme sur lui la porte de la classe et semble un instant perdu au milieu de nous. Puis il nous annonce la mort de Pier Paolo Pasolini. Il est infiniment triste ; il chuchote plutôt qu’il nous parle comme s’il voulait nous contraindre à l’écouter plus attentivement. Ses mots sont d’abord neutres: il nous décrit l’homme qu’il a connu, admiré, aimé peut-être, sa triple passion pour la littérature, les arts graphiques et le cinéma, sa précocité géniale, son enfance nomade au gré des affectations de son père militaire, la tendresse définitive et sans compromis de sa mère, sa beauté sombre, son homosexualité douloureuse, son adhésion au parti communiste, son attirance pour tou-tes les sortes de marginalité, politique, sexuelle… en quoi il reconnaissait la seule véritable tentative d’affranchissement radical d’avec le monde étriqué de l’Italie démocrate-chrétienne. Il y a, au long de cette évocation, comme le spectre d’un Rimbaud transalpin et contemporain qui aurait décidé de filmer le tumulte jusqu’au bout plutôt que de l’encourager avec une résignation cynique en vendant des armes à ceux qui ne cessent de le promouvoir. L’art plutôt que le renoncement. L’art plutôt que la fuite. Sandier nous raconte le scandale que causa son livre Les Ragazzi, livre consacré à la prostitution masculine, le procès qui s’ensuivit pour pornographie puis la polémique qu’engendra sa dénonciation d’un certain gauchisme, non plus maladie infantile du communisme mais prurit obligé de l’adolescence bourgeoise. Tandis qu’il nous parle ainsi il scrute nos visages. Le ton monte, les phrases raccourcissent et se font peu à peu insistantes… Est-ce aussi que nos traits encore androgynes (au milieu des années soixante-dix, le Lycée Buffon n’était toujours pas mixte…) n’ont pas cette rugosité paysanne ou prolétaire qui excitait tant Pasolini et que leur régularité, leur finesse gourmée lui rappellent par opposition ceux des jeunes fascistes qui, dit-on, hantent chaque soir la plage d’Ostie, près de Rome, afin d’y casser du pédé ? Sandier s’emporte malgré notre silence. Nous sommes devenus ces jeunes fascistes qui ont séduit Pasolini, qui l’ont entraîné dans les dunes et qui l’ont battu à mort. Il nous insulte puis il sort de la classe en claquant la porte.


    Antoine Billot

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