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    SPECIAL PASOLINI : Pour deux yeux...

    Pour deux yeux sauvages et un ventre sauvagement pur

    A l’instant où je m’attable pour écrire ces lignes, je suis en chemin obscur et nécessaire avant d’accomplir un acte public: donner à entendre Pier Paolo Pasolini, Force du passé comme lui-même se nommait. Et me voilà comme jamais, paralysé, troublé, n’ayant et ne sachant avoir en cette occasion autorité de critique et pourtant je dois rappeler votre connaissance qui répète en Pasolini: Italien, intellectuel, homosexuel, cinéaste, mort de mort violente. Et moi, dès lors, je n’y entends plus rien. Il me faut fermer les yeux et revoir la douleur et la colère mêlées, lisibles sur le visage d’un homme, sur le visage d’Alberto Moravia, criant, oui criant à la foule assemblée dans la nuit:

                 Nous avons perdu, avant tout, un poète

    et des poètes
    il n’y en a pas beaucoup dans le monde
    Il en naît trois ou quatre dans un siècle
    quand ce siècle sera fini
    Pasolini
    sera un des rares qui comptera comme poète
    Le poète devrait être sacré


    Le siècle touche à sa fin…Dans l’édition du Monde du 27 octobre 1995, un écrivain, Hector Bianciotti, écrit: «…tous genres confondus, un grand artiste. En tout cas, on ne voit pas pointer de chef-d’œuvre dans sa production.” Bianciotti oublie ou ignore que Pasolini ne s’est pas pensé comme homme de lettres. Me reviennent ces mots

    Oui, le communiste aussi est un bourgeois.
    C’est désormais la forme raciale de l’humanité.
    Peut-être que s’engager contre tout ça
    ne veut pas dire écrire, en homme engagé,
    dirais-je, mais vivre.


    Oui, il n’y a pas d’autre chef-d’œuvre que cette vie, monsieur Bianciotti !

    Passé ma colère, rappeler que pour moi, jeune homme à la fin des années soixante, dont l’enfance a été prise dans les mâchoires d’un piège, Pasolini témoin d’une tragique crise des valeurs, Pasolini représentait l’expérience radicale par excellence, lui qui par sa présence corsaire rappelait que le poète est un rebelle et que son action, fut-elle solitaire, c’est-à-dire d’exception, fait de l’art un exercice révolutionnaire. Je dois ajouter qu’en cette certitude, je flattai en réalité ma complaisance de jeune enragé ; je limitai son œuvre et son action à mes espoirs de changements sociaux et à ma quête de consolation. Aujourd’hui, je vous dirai que je vois cette œuvre comme l’une des plus grandes œuvres tragiques de tous les temps. Pasolini était, est, le philosophe et le poète du Tragique.


    Je vins au monde au temps
    de l’Analogique
    j’œuvrai
    dans ce domaine, en apprenti,
    Puis il y eut la Résistance
    et moi
    je luttai avec les armes de la poésie.
    Je restaurai la Logique, et fus
    un poète civil.
    C’est à présent le temps
    de la Psychagogique.
    Je ne peux écrire qu’en prophétisant
    dans le ravissement de la Musique
    par excès de semence ou de pitié.



    Je ne l’entends aujourd’hui ni en idéologue ni en intellectuel, et je ne cherche plus aucune consolation. Je ne peux le lire sans avoir à l’esprit ces deux mots que Jean Genet nous a laissés comme testament sur la couverture d’un livre: Un captif amoureux. Captif amoureux, c’est ainsi que, tous ses sens à l’écoute, devient à son tour le lecteur qui possède deux yeux sauvages et un ventre sauvagement pur.

    J’étais avec mes sens à écouter
    la voix d’un autre amour
    - la vie dans les siècles
    qui s’élevait très pure dans le ciel.


    Même douloureux, Pasolini a toujours su se rire des étiquettes dont on le revêtait: masochiste, exhibitionniste et masturbateur. Les jugements de ses contemporains, de la démocratie chrétienne ou du Parti communiste furent sa passion ; ils ont tissé, encore aujourd’hui, épais, un voile sur son œuvre et sa personne d’Amour.

    Je viens de toi et je retourne à toi,
    sentiment né avec la lumière, avec la chaleur,
    baptisé dans la joie des vagissements,
    reconnu en Pier Paolo
    à l’origine d’une épopée fiévreuse:
    ………………………………...
    qu’on fasse un crime de toutes mes passions,
    qu’on me traîne dans la boue, qu’on me dise informe impur,
    obsédé, dilettante, parjure:
    tu m’isoles, tu me donnes la certitude de la vie:
    ………………………………….
    Œuvre d’Amour, non au sens où l’entendrait un bourgeois catholique, mais au sens sacré des Origines et ce pourquoi Pasolini tourna son film l’Evangile selon Saint Matthieu, dialoguant lui, marxiste athée, avec un croyant, sur la portée d’une œuvre, pour lui objet culturel, œuvre d’amour et œuvre tragique.

    chez moi, la difficulté d’aimer a rendu obsessionnel
    le besoin d’aimer:la fonction a hypertrophié l’organe
    lorsque adolescent, l’amour me paraissait hors d’atteinte;

    […] J’ai l’intention de travailler et d’aimer, l’un et
    l’autre désespérément.


    Si Pasolini est devenu un mythe, ce n’est pas à une mort violente et entourée de relents de scandale que ce mythe doit la vie, mais parce que Force du passé, oui ! Pasolini est force présente du passé et force future du passé.

    Quant au futur, écoutez:
    vos fils fascistes
    vogueront
    vers les mondes de la Nouvelle Préhistoire.
    Moi je resterai là,
    comme est celui qui rêve son dommage

    sur les bords de la mer
    où recommence la vie
    ……………………
    Je commencerai peu à peu à me décomposer,
    dans la lumière déchirante de cette mer,
    poète et citoyen oublié.


    _____________________________________________________________

    (paru la première fois dans la revue littéraire suisse: Le Passe-Muraille en 1995)


    Jacques Roman

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