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    SPECIAL PASOLINI - Uccellacci e uccellini

    Il me semble que c'était il y a très longtemps. Il me semble qu'il faisait gris. Il me semble que j'avais longuement marché dans la ville avant d'arriver là. Mais je suis sûre que c'était rue Galande. Et sûre que j'avais un manteau, sûre que j'étais seule, sûre que c'était l'après midi. Sûre que j'avais les cheveux longs.

    D'où me viennent ces certitudes, reliées à rien, soutenues par rien de probant ? D'où me vient que ces ténus et isolés arguments de mémoire aient une quelconque réalité avec le moment vrai, celui des années soixante-dix, où mon ancien moi, jeune alors, fille aux cheveux longs, échappée de son amphi de droit, dérivait longuement vers les illuminations pasoliniennes ?



    Je me souviens de ma surprise lorsqu'en prenant mon billet, on m'a remis une feuille ronéotée avec un dialogue. "C'est parce que le film n'est pas sous-titré" dit le caissier. "Enfin, si, il est sous-titré en italien", rajoute-t-il. "C'est en Calabrais", me dit un grand mec barbu à lunettes. En fait, c'était du Napolitain en délitescence.

    Les routes où l'on marche, la campagne triste et les oiseaux.
    Le corbeau, d'abord, mais pour moi, nulle menace, nulle noirceur du corbeau. C'est l'oiseau de mon pays natal, l'Iran, où je l'entendais croasser, soyeux, noir et voilé, et lorsque j'entends la corneille d'ici, en France, j'ai le cœur qui bondit de joie. Au cinéma de la rue Galande, je pouvais faire cohabiter le corbeau de Téhéran et la corneille de Paris, imaginer le corbeau international, qui est une fable. Mais alors une fable pour de vrai, comme dans le film.

    Ça me faisait du bien, cette cohabitation fortuite, parce que l'Iran natal était loin et inaccessible et que j'étais coupée de lui par la langue perdue –tout oublié de l'iranien -, le temps passé, et la nécessité de prendre pied dans ce pays-ci, soit disant le mien, alors que je vois bien que c'est faux, horriblement faux, que je ne suis pas d'ici, d'ailleurs je m'y perds tout le temps. Murs d'enceinte des nécessités qui ne font pas loi.

    Lorsque je ne comprenais plus du tout ce qui se passait sur l'écran, je sortais de la poche de mon manteau, un briquet dont je m'efforçais de faire rouler la meulette le plus doucement possible et penchée sur la feuille, j'essayais, en vain de prendre pied dans les dialogues. C'était encore plus obscur. Le corbeau parlait beaucoup, parce que, comme je l'ai dit, c'est une fable. Puis les deux personnages, le petit bonhomme à chapeau de paille et le jeune homme naïf, se sont mis à pépier, à parler oiseau. A parler vrai, me suis-je dit, car j'avais compris que le corbeau mentait.

    Parfois, ça avait l'air idiot, mais d'une idiotie d'une incomparable douceur. J'ai compris alors que François d'Assise était là. Qu'il était là au titre de la sainteté et de l'idiotie, qui sont voisines, comme la crasse et la sainteté le sont.

    Je n'ai plus beaucoup fait crisser la mollette du briquet. J'ai accepté de prendre le réconfort qui me venait de là, de ce point de fuite, cette opacité lumineuse. J'étais désorientée, et j'acceptais de l'être. Mais, finalement, je n'aimais que cela, la perte de soi, l'égarement, le "où suis-je" des évanouies, j'étais dans mon royaume, ce jardin non édénique, ce fouillis qui pousse sans qu'on l'aie voulu, la graminée, l'herbe folle, oui, voilà, cela je l'aime encore. C'est pour cela que je me souviens, parce que c'est encore à moi.

    C'est ça mon souvenir, le souvenir d'un égarement heureux, dans lequel tout joue son rôle, les cheveux longs et l'après midi volée au droit, le crissement de la molette du briquet, les oiseaux petits et gros, la déambulation d'autres égarés nez au vent, dans une langue intraduisible et intelligible, où l'on parle aux hommes comme un oiseau parle. Brièvement et fraîchement.

    Je ne connaissais pas Pasolini, les discours d'oiseaux gros mais aussi petits sont passés depuis et je ne suis pas sûre d'en connaître beaucoup plus. Pourtant j'y reconnais tout. J'ai lu que Pasolini avait dit d' Uccellacci e uccellini: "J'ai donc opposé l'existence à la culture, l'innocence à l'histoire". C'était sans doute cela, le vrai moment des années soixante-dix, le foutu mélange de culture, d'innocence, d'existence et d'histoire, cette TNT de feu d'artifice. Une fragile tempête qui réussit encore à outrager.




    Jane Sautiere

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