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    La non-lecture ou l'impromptu afghan

    Passerelles, est un espace de rencontre interculturel. J'avais été invité à y lire des extraits de "Train fantôme" par Ali, un ami et écrivain turc qui y avait ses entrées.

    Ce vendredi soir froid, pluvieux et plein de fatigue de fin d'année, je me préparai à ma lecture, en retrouvant dans l'un de ces petits carnets moleskine bruns qui m'accompagne toujours, les numéros des pages que Jacques Roman (écrivain et comédien) avait sélectionné pour une autre lecture, l'une des premières qu'il avait fait à Paris. Son choix était lumineux, extrêmement bien pensé et me donnait à entendre pour la première fois, et de manière inédite mon propre texte. Quel sentiment d'étrangeté !... Donc, je me préparais à la rencontre de ce soir, je me changeais, j'emballais quelques exemplaires de mon livre au cas où quelqu'un s'y intéresse, je prenais deux autres de mes livres récents, et j'avalais quelques gorgées de soupe au choux fleur, au céleri et aux pommes de terre.

    Arrivé à Passerelles un quart d'heure avant la lecture, je retrouvai Ali qui m'offrait gentiment un thé, présageant qu'il n'y aurait pas grand monde ce soir là pour assister à ma performance. B. arriva, puis une habituée des lieux, et nous parlâmes un bon moment des kurdes, de la Turquie, de voyages, ne sachant pas vraiment si j'allais lire ou non mon livre, s'il ne vallait pas mieux continuer ainsi à dialoguer, dans cette sorte de conversation sans but sinon celui de répondre aux objectifs et aux buts de l'espace de rencontre : "vous avez envie d'échanger vos idées, vous vous sentez seul, être ensemble pourrait améliorer votre bien-être, rencontrer des personnes d'autres cultures vous intéresse...".

    C'est à ce moment là qu'entra un homme, la quarantaine bien tassée, qui allait nous permettre d'aller encore plus loin dans la résolution de ces grandes propositions. Vraisemblablement d'origine asiatique D. était saoul, doucement saoul comme on aurait eu envie de dire, le visage un peu rond, les yeux à demi-fermés, et le sourire illuminé de l'homme enivré.

    Il connaissait les lieux, il connaissait Ali, il avait perdu son fils et nous crûmes d'abord à une sombre tragédie récente, mais il l'avait simplement perdu de vue en sortant du café d'en face, un grand gaillard de 19 ans que nous avions pris pour un bambin tant les accents de D. semblaient remplis d'inquiétude. Ali lui expliqua qu'il s'agissait d'une soirée de lecture, au lieu de quoi il répondit qu'il le connaissait bien Ali, oui Ali tu sais je te connais, qu'il allait s'asseoir avec nous, qu'il nous aimait bien dans le fond et que c'était pour cela qu'il était ici, et qu'un thé ne serait pas de refus. Il nous raconta sa vie, il posa les clés de sa voiture sur la table, il enleva sa veste, il parla de son divorce, de son fils perdu, qu'il était content d'être ici, qu'il cherchait son fils, qu'il avait perdu sa voiture, qu'il fallait le ramener chez lui mais qu'il ne savait pas où était son fils, qu'il était afghan et qu'il s'était fracturé les doigts de la main droite la semaine passée à son usine où il travaillait depuis 18 ans, dans une machine qui aurait pu le broyer.

    Je me voyais mal lire tranquillement mes histoires comme si de rien n'était, devant cette si forte réalité qui s'était invitée sans prévenir, devant cet homme qui commençait à pleurer alors que je commentais le projet de livre que nous avions réalisé deux ans auparavant sur le Rwanda. Il y eut un silence. On le regarda tous, je lui demandai si on pouvait l'aider, s'il ne devrait pas rentrer chez lui pour retrouver son fils. Silence encore. Et puis un grand rire sonore quand Ali suggera qu'il (son fils) devait être avec sa petite amie. Il alla ensuite s'enfoncer dans un grand canapé. Il s'endormit deux minutes, on le réveilla. On se décida à partir, on lui suggera de rentrer en bus, de l'accompagner. Il demanda à l'une des spectatrices si il pouvait se marier avec elle, puis traversa la rue sous la grêle qui tombait depuis quelques instants, blanchissant la route en quelques minutes.

    Je traversai à mon tour la rue glissante et encore blanchie par la grêle, chacun rentrait chez soi. J'attendis dix bonnes minutes dans un froid glacial que le bus arrive. Je rentrai enfin chez moi pour finir ma soupe, en me disant qu'il s'agissait sûrement là du plus gros bide de tous les temps, mais qu'en même temps cette soirée si étrange avait été, et serait pendant longtemps encore, un pur moment d'humanité et de rencontre.



    David Collin

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