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    Marie

    (hommage à Marie Depussé)

    Le seul fait de ce nom pour la désigner est un mystère. Comment nom si commun a-t-il été donné à un être aussi atypique? Les parents de Marie auraient voulu que Marie ne fût que Marie, à la disposition absolue, irrévocable de l'Autre et d'Autrui: Marie n'a eu de cesse de se plier.

    A l'université, prononcer le nom de Marie, c'était admettre et faire entendre qu'à la différence de tous les autres enseignants elle était le centre, l'origine, la seule référence de ce lieu. Il en avait bien besoin: je ne sais qui l'avait nommé "Sciences des Textes et des Documents". La circulation d'une Marie là-dedans, ça donnait à penser… On savait (les étudiants, les administratifs), en disant "Marie", de quoi, de qui il en retournait, ce qu'il en était de la Parole, de la Responsabilité. Qui eut pu dénier à Marie tous ces domaines?  Elle était la Sulamite: l'amoureux s'épuise à en dire quelque chose. Elle le savait. Elle en riait. Brillamment elle en jouait (mais ne s'en servait pas). C'était le bénéfice, l'incontournable apanage de ce que je ne peux appeler autrement que sa Beauté. (C'est moi qui parle, c'est moi qui dis cela. Mais j'invite et j'engage ici, j'engage aussi tous ceux qui l'on connue à dire avec moi. Dire avec moi le chant de Marie, le pas glissé de Marie, les Mots de Marie... Dire avec moi pour le temps présent de Marie.)

    Il faudrait parvenir à ressusciter le moment de sa venue, l'inimaginable, l'inédit de l'image et du sens. Elle était portée par le mouvement  d'une allure et d'une élégance uniques. Je suis persuadé que personne n'a jamais vu Marie. Sa présence, sa parole, son théâtre vous l'interdisaient. Que voyions-nous alors? Qu'avais-je vu? L'inscription de Marie dans le temps, la question, je dirais de sa visibilité, est une énigme pour moi. Là où le regard aurait pris, là où le regard aurait chronométré, là où il aurait comparé, cela se dérobait, échappait, pour le mener loin, au-delà…Là où l'on s'attendrait à un portrait, il faudrait planche d'architecture, notation de géomètre. Je serai donc  le plus abstrait possible.

    Le nez part de très haut, comme dans le statuaire antique. Les yeux sont tels qu'ils vous regardent dans les icônes ou dans les mosaïques. La bouche est une alliance. Les seins hissent tout le corps et le maintiennent dans une verticalité inébranlable. La taille, les jambes sont d'une finesse invraisemblable. Tout cela, je le répète, n'est pas vu: il est deviné, appréhendé, dans son mystère, dans son évidence éblouissante. La femme est incomparablement belle.

    La beauté de cette femme, le temps n'a fait que l'accentuer. On m'a dit qu'il y avait une rondeur du visage de Marie quand elle était jeune fille. Je dis qu'il y a aujourd'hui chez Marie une beauté du féminin qui est à son comble. Quel homme serait assez aveugle pour ne pas le voir? -On ne peut pas voir Marie telle qu'elle se voit. Elle ne peut se voir telle que nous la voyons. Ce dilemme, cette irréciprocité, je sais, se pose pour tout un chacun. Mais cela semble plus vrai encore ici...du fait d'un voile: le voile de la mélancolie de Marie, qui est ce qu'il y a de plus touchant  que je connaisse, ce qu'il y a de plus saisissant. Je sais, par exemple et par expérience, qu'il ne faut jamais, en public, laisser Marie seule. Celui, celle qui veille à l'accompagner remarquera ces moments où elle part à une dérive, où le risque se présente qu'elle soit aspirée par le rien. Dans ce cas il faut très vite aller au secours, à la rencontre (à son  renouvellement). Marie totalement présente dans la compagnie des êtres et de la parole / Marie se dissolvant, courant maints risques dans la solitude, dans l'indifférence d'Autrui. Son entourage devait avoir, aurait dû avoir aussi, la responsabilité d'elle comme d'un enfant fragile, menacé, comme d'une humanité exposée au pire.

    Autre exemple de la fragilité, du voile, comme un diamant serti. Les interventions de Marie, ses coups de colère, ses protestations étaient toujours ce qu'il y avait de plus sûr, de plus sensé, de plus nettement articulé, de plus stratégiquement  et intellectuellement efficace. Mais qui était à côté d'elle à ces moments-là pouvait percevoir, s'il était à l'écoute, le tremblement (imperceptible), la palpitation du cœur, du corps de Marie. Force, incandescence du Logos, émanant d'une chair blessée. Peut-être, était-elle elle-même effrayée par ce qu'elle disait. Je veux bien le croire. La violence de Marie ne fut jamais que langagière. Physiquement, émotionnellement, cela ne l'érigeait jamais.

    Vocalement aussi Marie se confondait dans la voix de Marie. Ses messages de répondeur étaient dits, énoncés, de l'esseulement le plus irrémédiable, de l'abandon le plus tragique, de la tristesse la plus lointaine, la plus inatteignable. Il était difficile de délivrer n'importe quoi de vindicatif, d'agressif, ou de stupide. Cette voix mesurée de la Nuit dans laquelle Marie se tenait vous renvoyait à vous-même, au tissu de mensonges dont on s'habille pour le jour. Rien ni personne n'aurait pu prétendre à la consoler. 

    La voix de Marie, c'est la Vérité à laquelle elle est tenue. Cette voix déterminait de toute façon l'ensemble de son dire, sa démarche et son rire, sa  beauté, le choix de ses objets d'amour peut-être. L'homme dont elle parle dans ses livres est à moitié sourd. Voix contre voix comme on dit peau contre peau: voix donnée au regard du sourd. Rien n'aurait pu, rien n'aurait dû éclater entre eux, aucune vocifération. Vu la voix, vu l'état de la voix, je ne saurais donc dire  exactement ce que j’ai entendu de Marie, comme je disais ne pas savoir ce que j'en ai vu. Le mystère de cette femme, pour moi, de cette femme seulement… (Je relève ici la limite, ou la frontière où l'évocation, mais peut-être simplement, le nom de Marie me conduit) Je la voyais très peu, mais je lui téléphonais. Il était impossible (comme de visu) de s'attarder. Son écoute, sa présence vous arrachait à une lenteur (de pensée ou d'élocution), à un atermoiement, à des postures, à la dérobade...C'était très net au téléphone. La seule approche possible était de non-approche. Au bout du fil, c'est-à-dire vocalement tout prés, l'autre, devait admettre qu'il était transporté vers Marie, vers sa familiarité, vers sa radicalité. Entre deux appels, le temps avait passé -presque inutile- et la voix de Marie reconstituait un autre temps: celui d'une parole. La fin de l'échange pouvait être mal perçue: Marie ne laissait jamais le temps d'une formule de politesse. Elle avait déjà non pas raccroché mais décroché: le fil par lequel on aurait cru s'attacher à elle était arraché. Restait un léger sentiment d'abandon que faisait oublier l'univers, le "livre" dans lequel Marie vous avait plongé. A la longue, l'interlocuteur ne pouvait que lui donner raison de ses éclipses soudaines, de ses ellipses. Il n'en ressentait, il n'en ressentirait que des effets de suspens. Là où il aurait voulu finir, conclure, formuler, se retirer poliment, Marie coupait, lacérait dans les conventions de la conversation. Le message d'accueil (sur répondeur) suggérait, vocalement, intonativement, mélancoliquement, la solitude la plus extrême. Les "coupures" de Marie, violentes, agissaient. Mais l'on comprenait  que disparaissant ainsi, Marie retournait à l'espace où la voix nous avait bouleversé. En fait,  malgré le rire et l'humour, cet espace-là, Marie donne l'impression de ne l'avoir jamais quitté. Condition, cadre de sa parole. Emprisonnement de sa génialité.

    Présence/absence, instantanéité saisissante: jouissance insaisissable. C’est, je pense, ce qui se dégage aussi de ses livres,  et surtout de ce qu'elle raconte et décrit de l'amour. Dans Est-ce qu'on meurt de ça*, l'homme est appelé "l'ombre". Cet homme, je ne le connais pas; je le fréquente, c'est un ami, c'est un proche.

    L'"ombre": il faut qu'il y ait eu un sacré soleil à sa tête, au-dessus de lui, aveuglant,  pour que Marie ait retenu l'ombre (de la silhouette), pour qu'elle n'ait pu fixer, dans sa fatigue, dans son amour pour lui, que le reflet sur la terre. L'homme n'est pas une ombre, comme les revenants sont dits des ombres;  il est une ombre sur la terre, et cela Marie l'a bien vu, l'a bien dit. Rien de péjoratif, rien de violent donc.
    (Je ne veux pas faire un commentaire du livre de Marie: je voudrais seulement relever ce qui dans un livre d'elle me parait se rattacher à ce que j’en ai perçu moi dans ma vie.)

    Marie n'hésite pas à évoquer les scènes où l'amour est sensé se faire. A ces moments-là, ce qui en est dit, très peu, suggère une absence d'elle. Cela se remarque,  dans l’histoire, cela s’en distingue. Et l'on se dit: où cela se passe-t-il pour elle? Et le "cela" est très indéfini.  Elle s'en est allée. Partie. Donnant, offrant, à un homme tout le corps, sans elle. Ce que le lecteur retient alors est la différence de cette femme, l'on pourrait dire sa virginité inentamée. Personne ne la déflore Marie. Mais elle a conçu. Pour ce fait aussi, peut-être, faut-il rendre hommage à ses hommes, à ses ombres, et à "l'ombre" en particulier. Il a été celui dont elle a écrit quelque chose. Depuis le départ de Marie du lieu où je la fréquentais, c'est-à-dire  à l'Université, car Marie est un professeur de littérature éminent, c'est cette "ombre"-là que l'on  re-garde d'elle, son vestige. Pourquoi celui-là surtout, plus que tous les autres? La réponse est très simple: cet homme est sans ostentation aucune: il est sourd, et sourd à des courses, à des conquêtes, à une image de lui-même. C'est cela qu'elle aurait aimé. Que cet homme, cette ombre sans naïveté (cette ombre virile) ait autant compté, et qu'il l'ait autant déçue, au point que, aujourd'hui, elle l'ignore, ne choque pas. Il est de sa "race", ou de sa trempe. Lorsque nous nous retrouvions au café après les cours que nous donnions, j'avais l'impression d'une famille unie par le secret de la simplicité, du renoncement, du service. C'était magnifique. Aujourd'hui, "l'ombre", sans méchanceté l'ombre de Marie, est ici avec moi, nous avons des élèves en commun. Il est la fidélité de Marie à ce lieu, sa hantise. Tous les autres, nous ne sommes rien, je ne dirais pas à côté de lui, car cela n'aurait pas de sens, mais  face à lui. Et je regrette amèrement que certains le méconnaissent.

    Au fond, Marie a travaillé -au sens d'un labeur, d'une exténuation- pour qu'un "nous" vive, subsiste, se maintienne. J'ai le sentiment de toute une communauté d'êtres -étudiants, amis, prisonniers, malades- sauvèe, agie, transfusée par la Parole de Marie.  Elle n’en est pas morte. Et je crois, humblement, savoir pourquoi. La Parole de  Marie agissait, et dans un retour -comme dans une Annonciation- Marie était soutenue par le regard de ceux qui l'environnaient. Je préciserai: par le regard et la pensée de ceux qui l'environnaient. Ce regard n'était pas de fascination. L'idolâtrie de Marie était rare. Ce regard touchait à une profondeur inconnue, à une intimité insoupçonnée. Le  visage de Marie est entièrement soutenu par des regards, des béquilles nécessaires à sa fixation, à sa pérennité. Et de fait, c'était probablement dur: aucune erreur dans le visage, aucune discordance dans sa parole ne lui étaient permises (je n'ai pas dit aucune altération). Le visage est  juste et tente de le rester. La Parole est juste, est Justice,  et n'a aucun effort à faire pour le rester. Marie est la personne à qui je ne cesse de penser.

    Une fois, Marie m'a parlé de sa peur pour l'avenir. Je lui ai répondu, selon ce qu'elle m'en avait dit, qu'elle n'avait aucune crainte à avoir. Son arrière-grand-père avait été, comme l'on disait à cette époque, juge de paix (de "Paix"!) dans une petite ville d'Algérie. L'aïeul  avait travaillé pour que la petite fille, vaillante, construisant autour d'elle le "Chalom" par sa diplomatie, ne craigne rien. C'est mon sentiment profond.

    La diplomatie de Marie: art qui lui est donné du fait  de son histoire, équilibre parfait, tresse nouée, colonne centrale entre rigueur et bienveillance. En cela aussi Marie est un maître.  Plus difficile de parvenir à cela qu'à toute autre chose. Il fallut qu'elle fût cela pour faire entendre une justice, pour faire entendre aussi des choix de textes. Comment Marie procédait-elle? -De la façon la plus simple, dans ses effets de magie. Aucun système, aucune grille d'interprétation ne l'avait piégée. Elle écoutait les détails de la langue, les bizarreries d'expression. Elle aurait fait un fieffé cabaliste. Structuraliste, moderne, elle l'était comme le sont les cabalistes. Comme eux, elle invitait à la parole, comme eux elle disait, elle opérait: "A tel endroit du texte (du verset), nous nous attendons à trouver tel mot, or ça n'est pas  ce mot: alors, pourquoi?" Et de ce pourquoi découlait le commentaire, la magie des ses commentaires. Oui, mais la magie dans ce cas avait dévoilé son art et sa dextérité, et Marie la passait à d'autres. Les autres étaient libres, libres du sens qu'ils donnaient à leurs quêtes, mais pas libres du sens d'un texte auquel  il fallait se plier, se soumettre, comme dans un exercice de version. Et une question reste pour moi sans réponse: où Marie avait-elle pris le temps de lire autant? L'un de ses collègues m'a dit un jour: "Marie a beaucoup lu. Mais elle ne lit plus." Faux! Il y avait une actualité de découvertes, de publications et de recherches dont Marie était tout à fait informée. La preuve qu'elle avait lu et qu'elle lisait: sa très grande agilité de circulation entre des genres, des époques, des styles différents; les accointances insoupçonnées qu'elle découvrait entre des situations et des contextures très éloignées. C'est dire qu'elle écoutait. Je pense qu'il ne peut y avoir de traces écrites des cours de Marie, vu leur caractère très vocal (comme je l'ai déjà dit). En fait, il n'y eut qu'elle, en devenant écrivain, pour nous en laisser. Il y a dans ses deux livres Là où le soleil se tait et Qu'est-ce qu'on garde?* de très belles pages de ses analyses. Est frappante  l'empreinte (écrite, retracée, redonnée après une veille fidèle de la mémoire)  de ce que ses étudiants (en prison je le souligne) étaient capables de faire (aussi bien qu'elle) avec les textes: avec une tragédie de Corneille par exemple...Qui donc a enseigné en prison comme Marie l'a fait? On aurait bien choisi la prison  pour être capable de parler comme les étudiants de Marie en prison. Ca, dans un livre, ça reste, ça se garde précieusement. En pleine liberté, beaucoup ont choisi de rester bouchés. En tout cas, par elle,  une parole, des paroles, sortent des prisons, sans peine, sans double peine. Quel qu'ait été le lieu, une parole était descellée parce qu'elle avait l'intelligence, la grâce et le courage de le faire. Toujours elle allait au turbin. Marie m'a reproché un jour, à la sortie d'une réunion, de me cantonner dans des rôles de silence. Je ne crois pas avoir joué le silence. Sa parole faisait autorité et faisait que moi en tout cas je me taisais. Je savais dés qu'elle était là qu'il fallait hisser les échelles très haut et prendre son courage à deux mains, à deux pieds, pour escalader un petit peu, monter d'un cran.


    J'ose dire aujourd'hui que je partageais avec Marie une mélancolie tenace, indélogeable, constitutive. A une différence prés: la beauté de Marie, la beauté de Marie qui est le Verbe. La mélancolie dans son cas avait du renoncer à son  ultime saccage. Malgré tout il y avait une victoire audible de Marie sur le malheur du fait de sa parole, du fait de son exaltation  (de son chant) et de ses effets. Ce qui était beau, c'était de la voir arriver en cours, le commencer, abattue, et de l'entendre un peu plus tard s'envoler:...imaginer alors la vision inaccessible de l'oiseau au-dessus de nous, pauvres bipèdes. Il fallait lever les yeux très haut (hisser les échelles avais-je dit) pour apercevoir les volutes, le vol plané, les loopings, l'humour, les attaques (en solitaire)...Marie avait donc ce privilège unique de l'ascension. Et de l'arrêter aussi net. On ne pouvait donc jamais se lasser.

    Depuis le départ de Marie de ce lieu où nous travaillions ensemble, assez curieusement, lors des réunions, je parle. Je me sens une responsabilité pour ceux que j'appelle "les enfants de Marie", et pour moi-même. On comprend maintenant avec « quoi » elle les a faits…Ont-ils une croix à porter, comme l'autre, le grand équilibriste? Je ne le crois pas. Disons, pour jouer sur un mot, qu'ils ont un équilibre à tenir, un rang, une direction. Les nouveaux venus, les officiels, les touristes n'auraient qu'à se placer autour. L'évidence, le combat peut-être serait de cet ordre. Il y avait une spécificité du public universitaire de Marie: spécificité de son implication vitale, je ne dirais pas dans les études (ça en faisait partie aussi) mais tout simplement dans l'Etude. En cela Marie instaurait le véritable rapport de la littérature à la vie. Les textes qu'elle prenait en étaient l'enjeu. Les êtres qui l'écoutaient les interrogeaient, du lieu, du moment toujours émouvant où un désir de comprendre  (et de se comprendre), l’attachement à un livre, au Livre, à des livres, était apparu. Délivrance. Etrange, impressionnant parcours. Mais la délivrance, mot qu'on utilise pour un accouchement, Marie acceptait aussi qu'elle durât, que sans cesse, comme pour de fausses alertes, de fausses contractions, elle fut remise. Combien de fois il lui fallut admettre en formation continue  que des étudiants -des stagiaires dit-on parfois sans réfléchir- ne consentissent pas à se présenter à l'examen de fin d'année au bout de leur première année d'inscription, voire au bout de la seconde. Cela aussi je l'ai vécu. L'étudiante,  c'est le plus souvent une étudiante, pas très jeune, vous prévient une première fois qu'elle a adoré les cours,  mais qu'elle ne  se sent pas prête pour l'examen. Les résultats tout au long de l'année étaient magnifiques!  Mais non!  Et là, il ne faudrait rien dire…L'autre a ses raisons. Il reviendra. Sa démarche vous le dit. Le rendez-vous est pris. Mais l'année d'après, c'est reparti: je veux dire, que pour moi, ça recommence. Ma colère monte. Chez Marie, non. Elle savait tempérer. Seule cette attitude pouvait disjoindre alors le couple (de pure répétition) que je formais avec une autre. N'était pas l'étudiant, l'élève,  l'enseigné, le contraint à une passivité, celui, celle que l'on croyait. Cela aussi je l'ai appris grâce  à Marie: s'effacer pour que l'autre chemine à son propre rythme. En général, la médiation de Marie suffisait pour que l'élève, c'est-à-dire le seul maître en l'occurrence, se présentât. Et la délivrance.

    La médiation de Marie opérait du fait de sa parole, du fait de ses coupures,  et du fait du silence. Lorsque quelqu'un se préparait à lui parler, l'on entendait, l'on voyait presque Marie lâcher les amarres, flotter, rentrer dans une réserve, un stoïcisme presque sévère. L'interlocuteur devait alors, comme on dit couramment, "ramer". Je dis que c'est poignant pour l'avoir expérimenté, pour continuer de le faire  C'était le prix à payer pour se hisser vers une parole. Du coup alors quelque chose était allégé. Le parleur parlait, disait quelque chose, s'exaltait. Trop peut-être. Quitter Marie après lui avoir parlé, après s'être confié, me mettait souvent dans un drôle d'état. L'élan (l'extension)  avait été tel, la rupture (l'interruption) avait été si nette, si tranchée. Ce qui avait gonflé sous l'effet d'une satisfaction éclatait; ce qui avait été fondé dans la Parole et sous l'effet de l'amitié, de la tendresse, se trouvait soudainement démuni et comme déraciné. C'est là, pour moi en tout cas, qu'une dépression guettait. A ces moments-là, se creusait en moi la marque, la nostalgie de Marie, et aussi le sentiment de lâcheté.
     
    (Capable de paroles, capable d'écrits: paroles, écrits dits dans l'amour mais auxquels il a manqué le désir. Peut-être dois-je aujourd'hui voir que je le reconnais. Reconnaître une possibilité lointaine. Pointer ainsi une origine, un commencement que j'aurais connu, dont je ne me rappelle pas, mais qui fut. Que vais-je devenir à présent?  Est-il possible que l'évocation de Marie altère en moi une conviction, une constitution? Autant dire qu'elle était pour moi une altérité, parmi de rares altérités.)

    Je n'ai plus revu Marie depuis assez longtemps, sauf dans des contextes impersonnels. Je ne lui téléphone plus, je ne lui écris pas. Elle est  toujours à mon horizon. Je peux dire une dernière impression. Le dernier mois que Marie enseignait, je l'ai croisée un jour au café. Elle était pressée, les étudiants l'attendaient. Je la vois se lever, prendre sous un bras des livres, porter de l'autre un sac en bandoulière. Elle traverse la rue. La silhouette est là comme au premier jour, comme à un commencement. Marie sur le fond gris de l'université mais en pleine lumière paraît si jeune. Ce paraître divulgue, comme toujours, ce vers quoi elle est portée, sa course, son animation. Marie court vers les étudiants comme au premier jour. Tout le Nouveau encore lui est promis. Dans sa profession, dans le temps, elle n'a fait que s'épanouir.

    Aujourd'hui Marie ne me manque pas. Elle est un Nom que j'aime à dire publiquement. Savoir que l'absence de Marie n'empêche pas Marie d'être là où elle a irradié. La page "Marie" n’est pas tournée, car qui d'autre qu'elle a parlé autant qu'elle aurait écrit? Sa parole était attenante aux livres et à la vie. La page "Marie" ne serait jamais tournée tant que d'autres peut-être n'en auraient pas écrit quelques passages ? Et encore cela suffirait-il? Cela suffirait-il à restituer une langue, des mots, du sens? 

    Juste un dernier mot: que Marie m'excuse pour l'imparfait. Il s'est imposé à moi comme une nécessité pour écrire. Je n'ai jamais eu l'intention de l'y enfermer

    Marie aujourd'hui est ailleurs.



    [*Marie Depussé, P.O.L , 1996, 1998 et 2000]


    Chams-eddine Hadef Benfatima

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