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    Les serpents qui sifflent au fond de nos bouches

    Les maîtres de l’immobilité, maîtres de la maîtrise, en Inde autrefois, plus tard en Chine – peut-être en reste-t-il là-bas, sous la croûte rancie rassie du maoïsme, quelques-uns qui sommeillent, s’éternisent, on le saura bientôt –, au Japon, aux Etats-Unis, en Europe aujourd’hui, sont d’abord les dompteurs de la langue. Pas le langage, pas le parler, non, la langue, le serpent venimeux de nos bouches. On manie en Asie le bâton, le sabre, l’arc, le tranchant de la main, le ki, le quoi, avec un sens suraigu de l’incise, de l’à-propos, les Grecs auraient parlé du kairos pour dire le juste moment, juste visée, peut-être, mais on contrôle d’abord et avant tout, quand on est un maître du non agir, sa langue. L’idée de la sagesse naît dans la bouche. Or quoi de plus délicat, improbable que de commander à cela même qui, à part nous, à notre insu, semble tenir conversation sur les sujets les plus variés avec un autre auquel notre bavardage ne laisse jamais l’espace de la parole, comment contrôler ce qui, même lorsque nous parvenons à tenir notre langue, poursuit son monologue infini comme si de rien n’était, et rien n’est, justement, comme le ferait un transistor laissé à côté de nous tandis que nous cherchons à nous concentrer sur quelque chose, oh ! trois fois rien, ce ronronnement, cette machine à produire des mots et à les ordonner selon un sens, ou un mensonge de sens, pour nous empêcher de connaître que le monde nous murmure à chaque instant quelque chose à l’oreille mais quoi, quoi-ki-tranchant-de-la-main-arc-sabre-bâton, et nous voilà revenus aux maîtres immobiles dans leur bouche, dans leur crâne, il faut ouvrir le capot d’un maître du zen japonais ou du chan chinois pour observer une fois ce miracle : une langue au repos. Sidérant.

    Puis ces maîtres ont raison, après tout, qu’est-ce qu’il y a donc à dire, en vrai, de ce séjour parmi des langues que les vents du dedans agitent, flatulences de l’esprit, faut-il nommer, tout nommer, tutoyer, figer les choses dans des mots comme un vêtement pour toujours, montagne en été et montagne en hiver, mais cette chose que nous appelons montagne pourquoi n’aurait-elle pas le droit de changer de parure, une garde robe, un collier de noms, mais c’est ça, sein-de-terre, podium-céleste, vautour-tranquille, étrave-des-cieux, chemins-qui-montent-et-qui-descendent, pourquoi retenir les choses, les êtres, avec notre langue quand tout avance inexorablement, pourquoi ne pas laisser filer, puisque c’est trop tard, déjà trop tard, alors ces maîtres de l’immobilité, avec leurs langues-statues sourient, pourquoi, parce que ce monde qui change à chaque seconde, à chaque quelque chose, cessons de nommer, est amusant, grisant, pire, bien pire, irrésistible, la montagne que vous dîtes n’est déjà plus ce qu’elle était, ce que vous disiez qu’elle était, comment la saisir et avec quelles mains, rien à faire, laissons-là aller, la montagne, comme elle est drôle, à se prendre pour une montagne quand elle est ce printemps qui glisse le long des jours sans fin, il y a rien à dire, circulons comme tout circule, tout est emporté, tout sauf l’immobilité dans la tourmente, tout sauf les maîtres qui rient, tout sauf les langues arrêtées au fond de la bouche. Les langues mortes.

    Qu’est-ce qu’on pourrait dire alors, essayons quand même, ce serait trop bête, il y a tant de choses à dire, pas vrai, ne dîtes pas non, si la montagne se lève et marche, et s’ébroue, franchit le cours d’eau et va s’asseoir devant la mer, il ne faut pas s’en laisser compter, ça arrive tous les jours, il faut nommer alors le mouvement qu’elle est, son regard sur l’étendue sans bord, le grand océan où elle se mire, les jeux de la lumière, la lumière on peut, onde et corpuscule, partout et nulle part, la lumière c’est autorisé même par les maîtres de l’immobilité de la langue dans la bouche mais voilà, déception, il faut en arriver là, c’est mieux d’être déçu tout de suite, nommer encore ici c’est de peu d’effet, c’est les maîtres de la langue fixe qui le disent, à leur manière, le filet qu’on lance ne rapporte rien, une fois passé l’excitation de nommer, il ne revient rien dans les bateaux de pêche et les pêcheurs restent bredouilles et stupides, c’est tout le contraire d’une pêche miraculeuse, en fait, on rentre le ventre creux et la soute vide, nommer ça n’est pas prendre, mais non, nommer c’est rien, c’est plutôt se mettre en dehors, s’exclure, nommer c’est sortir instantanément du tableau comme une fausse note dans le concert. Et pour dire ça, les bougres de maîtres de la langue immobile au fond de la bouche, ils ont une histoire qui empruntent les mots pour se dire mais qui les malmène en même temps, c’est subtile, comme souvent, c’est sans quartier, on sent bien que, chez eux, c’est l’art de conter à coups de sabre, c’est le mot-lame qui tranche dans l’épaisseur du papier, faut pas laisser ses doigts dessous.

    C’est le précepteur Hiang-yen, élève de Po-tchang puis de Kouei-chan qui raconte, il dit un jour il y avait un moine juché sur un arbre qui se tenait par les dents à une branche sans la saisir par les mains ni toucher l’arbre avec ses pieds. On a vu ça dans les cirques quand on était enfant et quand il y avait des cirques, ces filles tournoyant au bout d’un fil à une dizaine de mètres au-dessus du sol, il faut transposer la scène dans la campagne chinoise, quelque part au IXe siècle de notre ère, autant dire la porte à côté, un moine pendu par les dents, c’est de cette manière que les maîtres de la langue dans la bouche procèdent lorsqu’ils veulent expliquer l’impossibilité où nous sommes de nommer, attraper, saisir quoi que ce soit avec la bouche, ce sont les gens du paradoxe, des maîtres dans l’art de dire sans dire et réciproquement, tout une affaire, alors le moine est pendu et voilà que quelqu’un passe par là, il y a aussi des gens qui vont et qui viennent dans les campagnes chinoises, un quelqu’un curieux de surcroît et qui voyant le moine accroché par les dents, sans s’étonner le moins du monde, pose une sale question, une question à laquelle personne ne souhaiterait répondre, une vraie vacherie, une de ces questions du genre “qu’est-ce que le bouddha ?” ou bien “quel est le sens de la venue en Chine du premier patriarche ?”, qui sont des questions rituelles, en Chine, depuis belle lurette, des incontournables, l’équivalent de la date de la bataille de Marignan pour les écoliers français, mais en plus dur, plus sournois, alors que fait le moine, avec sa branche dans la bouche, c’est une sacrée énigme et c’est à celle-là que nous soumet ce taquin de Hiang-yen en souriant parce que ces maîtres de la langue immobile dans la bouche sourient comme ils respirent et même s’ils ont entrepris d’apprivoiser en plus de la langue, le souffle, ce qui est une authentique ambition.

    Car de deux choses l’une, comme on dit, quand on disait, dans l’heureux temps où on disait, ou bien le moine ne répond pas et se montre sans grande considération pour celui qui, passant par là, lui a posé une question, même une sale question, ou bien il répond et, vue la hauteur à laquelle il se tient, suspendu dans le vide, il a toutes les chances de perdre la partie laquelle est à ce moment encore la vie. Voilà donc à peu près où nous en sommes, nous explique Hiang-yen en écrasant davantage encore la fente de ses yeux, nous faut-il perdre notre vie à produire des mots qui ne diront jamais ce qu’est le bouddha parce que nous ne le savons pas et nous ne le saurons jamais, si tant est que lui même l’ait su, ce qui n’est pas sûr et même s’il a tout su, ou bien devons nous garder les mâchoires closes, accrochés aux branches de l’arbre-silence qui plonge ses racines et ses bras dans la vérité, sans s’en écarter jamais, le chanceux parce qu’il n’a pas eu ce plaisir immense de nommer, de dire et d’ailleurs, ce quelqu’un qui passait n’a pas dirigé sa question vers l’arbre, que je sache, mais vers le moine pendu à sa branche par les dents si bien que pour les maîtres de la langue au fond de la bouche, en nous privant de nous taire, non seulement nous produisons des sons sans signification en croyant étreindre le monde quand en réalité nous le salissons, le souillons, mais en plus de cela, en nommant les choses par leur nom, le nom que nous avons inventé pour les nommer, pour trouver à dire quelque chose devant elles, nous les pétrifions dans leur élan, nous entravons leur liberté d’aller, de telle sorte que dès que nous disons quelque chose sur lui ou à propos de lui, nous nous trouvons privés de toute possibilité de connaître le monde dans l’exacte mesure où nous avons imaginé le faire nôtre en le nommant.

    Qu’à cela ne tienne, répondent les maîtres de la langue immobile au fond de la bouche, ces maîtres qui ont la langue si bien pendue, qu’on se taise un instant, un seul instant, si seulement, peuple jacasseur, qu’on laisse les nuages tomber vers l’horizon, la pluie ruisseler sous la terre, l’eau rouler vers la mer, les choses poursuivre leur mue incessante et la fin se mordre la queue comme le serpent mort de nos bouche, mort de s’être mordu, qu’on laisse filer et le monde recouvrera sous nos yeux, nos sens, sa liberté d’être selon sa loi, sa loi inconnaissable d’être pour toujours l’innommé.


    Jean-Philippe de Tonnac

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