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    Céline et Celan vont en bateau...

    Céline et Celan vont en bateau. Qu’est-ce qui tombe à l’eau ? L’expo. Qu’y faire ?

    L’exposition Kiefer, sous la nef du Grand Palais, a été l’occasion de faire la jonction entre deux manifestations de l’art pompier, c’est-à-dire de l’art d’Etat.

    D’un côté, le contenant : l’art pompier de l’Etat-nation européen se glorifiant lui-même, tel qu’il s’est donné à voir, s’est imposé, massif, à l’admiration des foules, à la fin du XIX° siècle, avant son effondrement dans les guerres du XX° siècle, qu’au temps de sa splendeur naissante il avait passionnément désirées, minutieusement préparées, mises en scène et esthétisées, faisant du nationalisme et de la préparation de la guerre l’instrument principal de la politique républicaine, c’est-à-dire de la domination sociale et coloniale. Triomphe de la technique, du fer et du verre, de ce que peut bâtir la force, quand le capital s’associe à l’Etat, de la Raison et de la Science, stupidement symbolisées par les mégères de pierre dénudées à l’antique qui gardent l’entrée de ce bâtiment gigantesque, colossal, sans doute l’un des plus funèbres dont Paris ait hérité de son passé.

    De l’autre le contenu : l’art pompier du début du XXI° siècle, celui de la Nation européenne, enfin dit-on rassemblée, réconciliée avec elle-même, pacifiée, ouverte (à l’intérieur des frontières de Schengen), lui aussi gigantesque, colossal, fabriqué à coups d’outils de levage, de buldozers, de tout ce que permet l’alliance du capital et de l’Etat, quand ils mettent leurs ressources en commun, mais bien sûr, pour la vie en commun, le bien commun, l’esthétique commune. C’est quelque chose !

    L’auto célébration de la nation européenne fait ici le parcours obligé par la dénonciation des crimes passés. Plus jamais ça. Les artistes sont venus et ils ont été très corrects. La subjectivation du citoyen européen doit donc passer par la formation d’une conscience esthétique capable de s’abîmer dans la contemplation du beau de l’horreur - c’est-à-dire dans ce que l’on osait appeler autrefois, sans honte, le sublime - de se complaire dans la reconnaissance stupéfaite, impuissante et peut-être ravie, du mal, avec un grand M. Celui qui est partout et qui n’est donc nulle part. Qu’alors y faire ?

    Tout est bon. Dans cette exposition divisée en “maisons”, chacun aura la sienne. Une «maison» Céline ; une autre Celan. Comme dans un débat télévisuel équitable, où bourreaux et victimes, pacifiés par la vertu démocratique du face à face, discutent calmement de leurs raisons et de leurs vices respectifs, l’écrivain nazi, antisémite forcené, et le juif de Bukovine, orphelin d’Auschwitz, se trouvent ainsi rapprochés, comme le seront paraît-il, les âmes réconciliées dans l’au-delà miséricordieux. Ils iront tous au paradis. Mais cette fois, ce n’est pas un pauvre curé, vieux et encore novateur, comme on l’était il y a quarante ans, qui vous le dit, mais dieu lui-même.

    A l’appui se sa parole divine, l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire, bien sûr, celle de ses crimes, qui sont bien sûr aussi, par là même, ses grandeurs. Une “maison” pour les “pyramides”. Ah ! comme ils nous fascinent, les égyptiens avec leurs pyramides, gigantesques, colossales, faites du sang des esclaves juifs, et les Aztèques avec leurs pyramides, presque aussi colossales (mais un peu moins quand même) sur les gradins desquelles coulait à flot le sang des victimes sacrifiées par milliers. L’histoire de l’humanité, oui, mais pas seulement. Ce n’est pas suffisant pour donner à la question de l’art de masse à l’âge des individus éduqués et civiques, des jeunes – pensons d’abord aux jeunes - une solution totale. L’histoire de la terre. Cette terre menacée, déjà (presque) plongée dans l’apocalypse. Elle contient bien d’autres êtres que des humains et tous ne sont-ils pas en périls ? On la contemple et on frémit. Artiste, donne nous aussi la terre. Mais même ça, cette terre, cette petite terre, ce n’est pas suffisant. Avec les moyens techniques dont on dispose maintenant, en tant qu’artiste, du béton armé, de la tôle, de la terre, du plomb, du verre, en masse, des outils de levage, des espaces gigantesques, on peut se payer l’histoire du Cosmos. On aura donc aussi une “maison” pour les étoiles.
    Les étoiles, c’est quand même plus mystique. Ca fait penser. Et aussi ça fait science, quand c’est sur une carte, celle de la nasa, que s’inscrit leur destin d’étoiles, c’est-à-dire aussi, notre destin à nous, celui de la terre et celui des humains. Il ne fallait pas les oublier, quand même, ces étoiles où nous irons, peut-être, si la science,
    le capital et l’Etat, poursuivent leur chemin la main dans la main et tiennent enfin leurs promesses. Que diable, un peu d’espoir.

    L’exposition Kiefer ferme donc ses portes. On ne va pas pleurer.


    Luc Boltanski

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