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    Nacht und Traüme (1) ou les Somnambules du jour

    Heil’ge Nacht, du sinkest nieder ;
    Nieder wallen auch die Traüme ;
    Wie dein Mondlicht durch die Raüme,
    Durch der Menschen stille Brust.


    Die belauschen sie mit Lust,
    Rufen, wenn der Tag erwacht !
    Kehre wieder, heil’ge Nacht !
    Holde Traüme, kehret wieder !


    Nacht und Traüme»,
    Matthäus von Colin (2)


    Annonces

    En 1982, Samuel Beckett créée Nacht und Traüme, l’une de ses dernières pièces, écrite pour la télévision. Il s’inspire d’un lied éponyme composé par Franz Schubert d’après un poème de Matthäus Von Colin. Ce lied est un concentré de nuit ; tombée dans le sommeil et réveil en deux strophes toutes romantiques. Un homme est assis derrière une table. Ses mains reposent dessus. Alternativement il repose sa tête sur ses mains, puis il se réveille, toujours assis en attendant la nuit, toujours couché en attendant le jour.

    Nacht und Traüme est recréé en 2004 par Gabrielle Gawrisiak (3) dans une proposition qui réunit installation et performance. Elle réinvente le cadre de Beckett pour souligner deux thèmes importants: épuisement et inquiétude.
    Dispositif: Démultiplication de la proposition de Beckett. Quatre hommes en chemise blanche, manches retournées, pantalons et chaussures noires, sont assis derrières quatre tables blanches. Leurs mains reposent sur la table. Derrière chacun, une projection vidéo sur une toile tendue affichera l’image d’un rêve commun. La toile est tendue comme le voile léger d’un rêve. Elle peut se déchirer à tout moment. Pendant plus de trois minutes, 3 minutes et 49 secondes exactement, se joue le lied de Schubert, Nacht und Traüme, dans la version de Christophe Prégardien (4). Le lied se répètera jusqu’à épuisement des actants, jusqu’au silence complet.

    Omniprésence du blanc. Il fend l’obscurité, dévore le regard, l’emprisonne. A chaque nuit, le rêveur se noie dans la blancheur de sa table, de son rêve. Il est blanc sur blanc, contraint à l’effacement. C’est tout l’art d’être là sans trop y être ; s’absenter de là où on est, s’immerger dans la blancheur du rêve. Suaire, drap, voile, la chemise blanche dissimule les épaules d’un spectre. Ni vivants, ni morts. La pâleur des visages, la fixité de leurs regards, l’immobilité des corps inquiète ; donnent aux veilleurs des allures d’absents, aux actants des airs de fantômes.

    Première séquence: Les hommes chantent la première strophe du lied, à voix basse, une octave en dessous de l’originale. Regard perdu, visage sans expression, mains croisées sur la table. Ils annoncent leur descente dans le sommeil et la nuit, le retour des rêves.

    Deuxième séquence: Les performeurs font mine de sombrer dans le sommeil. Ils se couchent ur leurs mains croisées. La tête y repose. Au dessus, derrière eux, la vidéo prend le relais. En noir et blanc, elle ranime les visages, le souvenir du réveil. Le rêve est désir, souci unanime: prenez soin de moi pendant mon sommeil. Sur la gauche des actants, une main apparaît et leur donne à boire. Après un temps, une main surgit à leur droite et leur essuie doucement le front. Le rêveur, absolu sosie de l’éveillé, tourne la tête un instant vers cette main anonyme et revient au centre dans un regard toujours figé. Un autre, indéterminé, idéal, a répondu à ses désirs sans rien exiger en retour. C’est le rêve de l’insomniaque. A la fin de cette séquence, le lied est terminé et le cycle recommence en une infinité de nuits réduites, en une longue nuit tronquée qui fait des actants des somnambules du jour.
    Je suis l’un des quatre performeurs et je dois conter ici ce que fut cette expérience intérieure unique, cet entre-deux indéfinissable et fascinant.

    Rituels

    Avant toute performance chaque acteur doit trouver en lui les moyens de se concentrer, de trouver son rythme, sa présence, son implication dans le projet. Chacun se prépare pour la performance comme on pourrait se préparer pour aller dormir. Au lieu d’une crème de nuit certains se frottent les mains de talcs pour ne pas les sentir frotter contre la table, sur laquelle ils reposeront plusieurs heures. D’autres se soulagent pour ne pas avoir à se relever. Tous enlèvent leur montre, il est interdit d’avoir le temps. Eveil et veille se confondent dans un temps ramassé. La montre ignore cet entre deux. Il est important de boire un peu pour ne pas avoir la bouche et la gorge trop sèches. L’équilibre est impalpable, aucune règle ne peut l’édicter. Comme un sportif je dois sentir ce qui sera le meilleur pour ce jour là. J’ai toujours besoin d’un peu de sucre avant de m’installer. Quelques minutes à peine avant l’installation nous marchons dans la salle à petits pas, nous nous faisons la voix, nous nous préparons à l’idée de ce qui va venir. Je cligne des yeux plusieurs fois pour pleurer des quelques larmes qui sortiraient aux premiers clignements. Chaque nuit retient ses larmes, notre petite part de tristesse permanente, présente dans chaque clignement de paupières. Des larmes seraient trop gênantes au moment du “jeu”. Nous devons tous nous assurer de la précision du dispositif avant de commencer l’expérience: tables bien alignées, tabourets centrés et à bonnes distances des tables, vidéos synchronisées, coussins calés sur les tabourets. Un performeur mal placé, un tabouret décalé, un coussin déclinant, et c’est le dos qui prendrait, à chaque mouvement pour s’endormir. Sans une posture de repos, nous en aurions vite plein le dos. Nous devons assurer notre assise pour ne pas tomber, pour ne pas chuter. Trop près ou trop loin, les deux écarts seraient fatals. Le coussin placé sur le tabouret est stratégique. Il ne doit pas déborder, il doit rester confortable et équilibré. De là pourrait pointer une faiblesse. L’inconfort de cette position est difficilement supportable. Les coudes restent assis sur la table. Toute performance exige son lot d’échauffements. Nous préparons l’alignement et la concentration des nuits, la résistance au sommeil, l’insomnie figée. Flexions, décrispation des mains, nuque, chevilles. Derniers raccords sur la tenue. Je retrousse les manches de ma chemise blanche, je les retourne deux ou trois fois, à ourlets égaux. Ceux-là ne doivent ni faiblir ni trop serrer. Je desserre ma ceinture. J’enlève mes lunettes. Je resterai flou dans le flou, inapte à deviner les contours de la nuit, à reconnaître les visages. Je glisserai dans l’obscurité, pour ne rien définir. Avant l’effort, entre les quatre hommes, se prépare une polyphonie rôdée de gestes et d’attitudes croisées, de l’impossible à venir, de ce qu’ils ne pourront plus reproduire sans détruire, sans quitter le jeu. Autant se libérer de toute tentation.

    ***

    Pendant le déroulement de la performance, la concentration prime. Y être et ne pas trop y être. Se concentrer pour ne pas manquer d’être là. Ne rien jouer de plus que la présence minimum. Nous ne devons pas nous laisser distraire. Un regard de biais est déjà un regard perdu, une partie perdue. On pourrait établir cette liste d’interdits et d’indispensables: Ne pas tousser, ne pas se toucher, ne pas chanter trop fort (ne pas couvrir la voix des autres), ne pas regarder ailleurs, fixer sans fixer un point lointain, penser à rentrer dans le chant, respirer, ne pas s’endormir, souffler en se redressant, ne pas penser à rien car on s’y perd, on s’oublie, ne pas penser à quelque chose car on s’y perd aussi. Me vient en marge de cette énumération d’interdits une autre liste absurde, entre Beckett et la pataphysique. Ce qu’il faudrait ou ce qu’il ne faudrait pas faire avant une performance: ne pas écrire, ne pas croiser un femme, manger une pomme, taper des mains, s’endormir ou danser la gigue. Pensées qui nous traversent l’esprit pendant la “nuit” (certaines pourraient venir juste avant de mourir): “Pourquoi fait-il trop de bruit ? Combien sont-ils (les spectateurs) ? Pourquoi parlent-ils ? Pourquoi cet enfant assis en face de moi, joue-t-il avec une feuille de papier trop blanche ? Pourquoi capte-t-il mon regard ? Celui-là s’est approché trop prêt. Mon voisin n’a plus de voix, est-ce pour longtemps ? Est-ce le début de sa fin ? Combien de temps vais-je tenir ? Qui partira le premier ? Quel est ce bruit dans le fond ? J’ai des fourmis dans les jambes ou dans les mains. J’ai faim. J’ai mal au ventre. Je ne tiendrais plus longtemps. Ils sont déjà tous partis. Je résiste encore une fois. Je vais m’endormir. Je dois lutter. Je flotte, je ne sais plus ou j’en suis, je ne suis plus vraiment là.

    Il serait tellement facile de laisser aller son regard au passage d’un objet. Les spectateurs bougent discrètement, sortent et reviennent. C’est une “installation”. J’ai la faiblesse de croire qu’ils ne pourraient pas tenir la distance, sans bouger, sans rien dire, sans rien manifester de ce que nous devons retenir. Tout ce qui est blanc nous met en péril. Le blanc attire le regard et il est presque impossible d’y résister. Le blanc détruit la nuit. Derrière nous, un mince filet de voix, à peine audible. Le ténor Christophe Prégardien. Il nous permet de garder un repère, une trace de la mélodie, du rythme. Nous ne rivalisons pas, nous ne sommes pas chanteurs. Nous murmurons notre chant, nous l’articulons à en perdre la voix. Nous parlons juste assez pour ne pas être absent du texte, nous n’avons pas d’autres mots. Nous parlons juste ce qu’il faut pour ne pas avoir l’air de vouloir trop articuler. Le volume doit être constant et faible. Ce serait trop facile de chanter fort. La réserve appartient au travail de concentration, au geste d’économie. Le plus difficile est quand on reste deux, trop éloignés pour s’entendre. La faiblesse du chant risque de faire rupture. Une toux inextinguible nous guette. C’est déjà arrivé. A la fin du processus, le dernier homme éteint son dispositif – discret interrupteur en dessous de la table – , se lève ou tente de se lever et sort membres rigides et ankylosés, hors les murs.

    ***

    S’il apparaît difficile de s’imaginer à la place d’autrui, n’est il pas aussi difficile de s’imaginer à notre propre place et d’y être en même temps ? (J.C.Lavie) (5)

    A la sortie des loges, après deux ou trois heures de performance, nous rencontrons les spectateurs encore présents. Ceux-là même qui nous ont accompagné, qui ont vécu pour la plupart cette expérience comme une séance de contemplation ou d’hypnose. Ceux-là ont résisté à leur pulsion de partir, ils se sont immergés dans le spectacle. Ils nous ont vu dormir. Ce regard nous lie, il n’est pas anodin. Comme le dira une journaliste après la première, “par moments, on ne voit même plus les performeurs. Le spectacle est en nous” (6). Ainsi les visiteurs de cette installation-performance se laissent bercer par la ritournelle de Schubert. A leur sortie, ils paraissent vivre à côté de la réalité, somnambules du jour retrouvé, les yeux entrouverts., frères d’insomnie.

    De l’Epuisement

    “L’épuisé c’est beaucoup plus que la fatigue” Gilles Deleuze (7)

    Beckett’s dancing hall impose l’immobilité. La dérision du titre a troublé plus d’un de nos visiteurs. Il annonce au plus juste ce que nous ressentons, ce que nous accomplissons: une danse inamovible. Pour chaque geste, le minimum nécessaire. Cette danse immobile est hypnotique pour ceux qui la font comme pour ceux qui la regardent. Elle joue et rejoue la tombée dans le sommeil. Un sommeil qui, toujours, est simulacre, tombée dans la nuit, yeux fermés. Comme si on dormait. Et viendra l’instant où l’on s’oubliera, où l’on plongera dans les rêves. Ce moment là, vécu chaque soir, est à peine différent dans l’installation. Suivant celles de nos paupières, la chute de notre tête, posée sur la table, est si délicate, si fragile, si incontrôlable que sa répétition et sa maîtrise épuisent. Le geste de s’endormir est aussi épuisant que celui de se réveiller. C’est une danse de l’épuisement, une véritable transe intérieure. Nous sommes des derviches tourneurs immobiles. Comme performeurs nous devons tenir pour que l’immobilité ne nous épuise pas trop vite: ne pas se figer, souffler pour se détendre, se laisser aller sans oublier ce que nous faisons, penser que le sommeil ne doit pas nous investir tout entier. Une idée du sommeil nous traverse mais le sommeil ne nous prend pas. Est-ce de la somnolence ? Je souris intérieurement pour ne pas m’écrouler, pour tenir le chant, pour garder la posture sans me courber trop, comme le ferait un résigné, la mine figée.

    ***

    Le sommeil est oubli. L’insomnie est oubli. Oublis du temps. J’ai été contraint d’inventer un stratagème pour réussir à me situer, pour savoir “quand on est” et “depuis combien de temps ça dure”. Je compte chaque nuit, chaque souffle. Je compte sur moi, je compte en moi. Chaque doigts ou orteils est un cycle (trois minutes trente). Quand je dépasse vingt, je recommence. Je sens mentalement la forme et le “courant” qui passe dans mes extrémités. Eviter congestions et membres engourdis. Couché sur la table, plongé dans un sommeil de façade (à l’image de celui qui précède le vrai sommeil), je calcule à chaque reprise où j’en suis. J’évalue le temps déjà passé, le temps écoulé au début de la prochaine séquence. Seule cette lucidité extrême me permet de résister aux flux d’absence qui m’envahissent. Car ces descentes et ces remontées incessantes du sommeil, cette alternance si rapide du jour et de la nuit, égarent. Le jeu trop rapide des paupières tue le temps. Et ce temps imperceptible semblerait infini sans mon rituel, deviendrait trop vite ennuyeux. La lucidité mathématique que je mets en place tait en moi toute avidité d’une pensée divagante. Par la mécanique qu’elle met en jeu, qui l’entretient, cette lucidité m’impose une ligne de conduite, un silence intérieur. La valse du rêve et de l’éveil excite la pensée. Tout fait question et interroge. Autant de sirènes exaltantes qu’il faut pourtant ignorer. Aux premières faiblesses, quand l’installation se fracture enfin, un premier homme épuisé quitte son nid. Soulagement, ce départ annonce le début de la fin, la possibilité même d’une fin. A cet endroit où finit l’attente, je me donne un premier objectif. Ce n’est plus du temps, c’est un nombre de cycles: 30 fois, 40 fois. Je me donne un but, quelque chose à dépasser ou à accomplir.

    ***

    Jamais l’ennui ne déstabilise. La maîtrise du temps, du corps, la volonté de vivre ce que pourrait être une expérience au-delà de la durée la plus extrême jamais éprouvée, annihile tout ennui. L’expérience est ailleurs, le temps ne compte pas vraiment, il ne se compte pas. Ce qui fait durer, c’est l’envie, le désir de voir ce qui est après. “L’exquise inquiétude”

    Elle m’expliqua qu’elle s’était réveillée en sursaut, pleine d’inquiétude à mon sujet.
    Saul Bellow, Ravelstein, folio-Gallimard,2004

    Au moment où la nuit tombe, au moment où s’annoncent les rêves, il y a une espèce d’inquiétude joyeuse pour les uns, de l’angoisse pour les autres, un refus de s’embarquer dans l’inconnu. Rêver ? L’insomnie guette et sauve, torture. Elle interdit l’abandon au désir de rêver, au désir du rêve. Au mieux elle donne à écrire et invite à voyager dans une autre nuit, plus intérieure. Le rêve est éveillé. Au seuil du choix que fera la nuit, je suis seul convié au sommeil. Distrait ou rêveur, un réveil brutal pourrait me remplir d’inquiétudes fébriles. Dans Beckett’s dancing hall, quand je me retrouve seul, une peur minuscule se déclare. Exaltation et peur. A chaque abandon, à tout exil correspond une part de doute, dans la frayeur à peine tangible de la représentation. L’avant-dernier actant à fuir cette chambre d’insomnie comble ma solitude, la rend pleine et me plonge dans une plus grande obscurité, dans un plus grand flou (les lumières s’éteignent unes à unes). Je ne puis compter désormais que sur moi pour me dépasser. Il y a un enjeu dans cette solitude.

    ***

    Absences. A la fin d’une performance il y a l’angoisse de ne plus se sentir. Les pieds et les mains risquent de ne plus répondre si de temps en temps on ne les rappelle pas à notre désir de durer. Je dois décrisper mains, pieds et fesses sans provoquer aucune crampe – il en faudrait peu -, sans que rien ne soit visible. La maîtrise du corps devient exercice de funambule.

    Sur le sommeil

    Comme le corps affamé se dévore lui-même, l’esprit écarté du sommeil se déchire avec cruauté. Il est contraint de vouloir l’éveil dans le moment où il désire le sommeil (Pierre Pachet) (8)

    Tomber dans le sommeil. Ce mouvement en apparence si naturel demande un effort extraordinaire. Il y a une certaine violence dans ce mouvement. On “tombe” dans le sommeil, pire, on y sombre. Autrement dit on s’y perd. Il suffit de se rappeler ce qui se passe dans un rêve qu’il nous arrive tous de vivre un jour: celui où nous avons l’impression de basculer dans un précipice. Passons sur les causes, l’effet est terrible et saisissant de réalité. La danse immobile de Beckett’s dancing hall est aussi bien mouvement, terrible descente intérieure. Le dormeur est précipité dans l’univers des songes. Il y a un effort pour tomber et un effort pour ne pas tomber. Dans le cas de notre performance, nous ne devons pas céder au sommeil. Nous luttons pour l’insomnie. Le désir de repos, la plongée dans le sommeil, nous l’avons vu en répétition, c’est très facile. Il en faut peu pour se laisser aller. Il suffit de moins de deux minutes pour s’endormir, pour s’oublier. La force de dormir. Elle vaut pour les deux cas: effort ou résistance au sommeil. La fatigue de m’endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables écrit Baudelaire, cité par Pierre Pachet. Ces fatigues me rappèlent la force quasi-surhumaine qu’il faut aller puiser au plus profond de soi, au tout début du réveil, pour noter ses rêves. Ce moment est lui aussi un entre-deux indéterminé, entre le sommeil et l’état d’éveillé, entre la nuit et le jour. Peut-être Beckett’s dancing hall représenterait une seule période de sommeil ou d’hypnose, troué de ces petits réveils insaisissables qui déchirent la nuit et qui, invisibles à la mémoire, existent au sein du sommeil. Rappelons nous l’état du somnambule qui parle la nuit. Comment être sûr de ce qu’est la réalité ? Peut-être que cette même suite de ritournelles schubertiennes ne figurerait qu’une seule période d’insomnie irradiée d’infimes espaces de sommeil. Il appartient à la nuit d’en décider.

    Notes:

    1. Nuit et rêve
    2.
    Nuit Bénie, tu descends,
    Et la vague des rêves nous submerge aussi,
    Tandis que l’obscurité envahit l’espace,
    Et que s’apaisent les hommes et leur souffle.
    Tu écoutes en secret et te réjouis
    Lorsqu’à l’aube ils s’écrient:
    Reviens, nuit bénie,
    Doux rêves, revenez aussi.

    “Nacht und Traüme», Matthäus von Colin

    (Beckett attribue le poème à tort à Josef von Colin.)
    3. Metteuse en scène suisse d’origine polonaise, Gabrielle Gawrysiak dirige la compagnie Fraulein Rasch à Fribourg (Suisse). Beckett’s dancing hall fut joué de juillet à octobre 2004, au Festival International du Belluard à Fribourg, au Festival de la Bâtie à Genève et au Centre Culturel Suisse à Paris. Avec: Maïté Colin, David Collin, Djemal Charni, Michael Egger, Pascal Macheret, François Maillard.
    Note d’intention pour Beckett’s dancing hall: Faire une image qui tremble. Les quatre hommes n’ont pas de voix – les mots ont été épuisés. Ils n’entendent pas, pas plus qu’ils ne peuvent se mouvoir. Assis, tête vide. C’est la nuit et ils vont rêver. Faut-il croire qu’ils s’endorment ? Ils rêvent, mais ils font le rêve de l’insomniaque ; pas le rêve du sommeil, celui qui se fait tout seul dans la profondeur du corps et du désir. Ils se préparent à ce qu’ils ont à faire. Ils font le rêve de l’esprit. Et ils vont recommencer, jusqu’à l’épuisement. Les quatre hommes n’ont pas de voix – les mots ont été épuisés. Ils n’entendent pas, pas plus qu’ils ne peuvent se mouvoir. Assis, tête vide. C’est la nuit et ils vont réver. Un autre apparaît qui étanche leur soif et éponge leur front. (Gabrielle Gawrysiak).
    4. Nacht und Traüme, D827 de Franz Schubert in Chants d’adieu et de voyage. Christophe Prégardien, ténor et Michael Gees, piano. Editions Virgin Classics.
    5. in Lieux du corps, Nouvelle Revue de Psychanalyse no 4, printemps 1971, Gallimard.
    6. Florence Michel, article paru dans le quotidien la Liberté (Fribourg – Suisse) du 10 juillet 2004.
    7. Gilles Deleuze, L’épuisé in Quad et autres pièces pour la télévision de Samuel Beckett, éditions de Minuit, 1992.
    8. Pierre Pachet, La Force de dormir, nrf-essais, Gallimard, 1988.

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    Texte publié la première fois dans le n12 de la Revue Littéraire (Léo Scheer), mars 2005


    David Collin

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