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    La mort d'un arbitre


    Avec Martin B. on avait fréquenté le préau de l'école maternelle des Catalans à Marseille, puis celui de l'école primaire du Pharo, et on arrivait ensemble en sixième au lycée Thiers, dans l'arène.

    Martin fut pendant des années mon voisin de palier et le frangin que je n'avais pas eu. Avant qu'il ne décide de se retirer du jeu, progressivement  jusqu'à un silence total et inexplicable.

    Elève doué sans jamais se montrer scolaire, il était issu d'une famille modeste. Je le tiens pour une bonne partie associé à la construction de mon propre cerveau, tant nous avons ajusté ensemble notre rapport au monde. Il croyait à la force irrésistible du travail personnel et se montrait capable en un week-end de réclusion volontaire, de lire autant de livres que j’en lisais en une année. Le lundi matin, sur le chemin du lycée, il me donnait des morceaux de culture qui me sont encore chers et précieux.

    Pour affronter la vie et ses diffuses inquiétudes, on se fabrique des figures mythiques comme autant d'entités exemplaires évoluant sur une scène imaginaire. Pour Martin et moi, le mythe de S. fut longtemps d'un puissant secours, une sorte d’Institution Consolatrice pour les moments de désarroi.

    Martin, comme beaucoup d'élèves au lycée, devait mener un combat sans relâche auprès de ses parents pour obtenir des assouplissements dans les règles de sa mise, notamment l'espacement des visites chez le coiffeur ou le port de vêtements au goût du jour. Mais la panoplie était toujours désespérément fautive, disparate. La chemise en rayonne avait le dernier mot.

    Si j'avais pour ma part un petit prestige lié à ma mère, qui était à l'époque mannequin dans une maison de couture rue de Rome et courtisée par le père S., Martin, quant à lui était une proie facile pour le jeune fils de bourgeois du quartier.

    Mocassins anglais acajou toujours neufs, blouson en daim, polo de tennis... l'autorité de S. s'exerçait sur les vêtements. C'était sa compétence.

    Une sérénité distante se lisait sur son visage clair et le léger retroussis de ses narines lui donnait à la fois un charme un peu canaille et un air vaguement incommodé. Avec le regard calme d'un expert, il relevait chez les autres les plus petites indignités vestimentaires que son milieu lui épargnait. Chacun était évalué du strict point de vue du trousseau. Aujourd'hui, je dirais qu'il relevait impitoyablement les indices de pauvreté et s'amusait à en barbouiller publiquement la face de ses camarades.

    Un perfide consensus le plaçait non seulement à l'abri des corrections mais lui accordait une sorte de respectabilité proportionnelle au naturel de sa férocité. Tout en le détestant, on voulait être promu au rang de ses protégés. Comment pouvait-il trouver des mots si durs et comment pouvait-il les prononcer? Ses quolibets, d'autant plus blessants que parfaitement fondés, n'avaient d'autres parades que la fuite ou l'acquiescement anticipé. Pour Martin et moi, S. a longtemps incarné, dans une perfection surréelle, l'archétype du petit salaud.

    Son accident de moto, qui ne manqua pas de théâtralité, nous parut comme la preuve du bon sens divin. Un aimable caprice du sort. A tel point que, pour nous en convaincre vraiment, nous nous plaisions à rejouer l'annonce de sa disparition, à évoquer l'ultime pose, cette fois grotesque, dans laquelle la mort l'avait curieusement fixé.

    Avec le temps S. perdit toute réalité. Son visage devint accessoire au regard des bienfaits reconnus de son mythe. Un mythe cruel, comme pris dans l'ambre et qui aurait conservé une violence d'adolescent étrangement intacte.
     
    Inadmissible aujourd'hui.

    S. avait alors l'âge de nos enfants.



    Gilles Boudot

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