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    Le vaporisateur

    13:30, un jour du mois de juin 2007

    Les Vertes Collines est un centre pour handicapés mentaux. On y arrive après un long cheminement dans des traverses entourées de hauts murs de pierres, typiques de ce quartier marseillais entre Château Gombert, Saint Mitre et La Valentine. A la sortie de Saint Jérôme, peuplé à 80% d'arméniens, on prend la première à gauche après le Casino, et on se retrouve dans la Provence de Marcel Pagnol, celle qui est traversée par le fameux canal de toutes les
    "terreurs de sa mère". Après avoir passé le canal (promenade sur les berges et baignade interdites), on se retrouve au fin fond de la campagne marseillaise.



    Les noms des traverses sont éloquents : traverse de la Bastide Longue, chemin de Rousset, chemin des Grives, route des Prés… Pour qui sait le voir, le thym y pousse encore, sauvage, le long du chemin. Les traverses sont si étroites qu'il n'y a pas la place pour deux voitures de front et il faut faire des prouesses de manœuvres et de savoir vivre chaque fois qu'il faut en croiser une. Le chemin mène donc jusqu'aux Vertes Collines, qui ne doivent l'être qu'un mois ou deux par an tellement la terre semble sèche. Au travers du grand portail d'entrée, on peut voir toute la campagne : quelques moutons, des chèvres, quelques rares personnes autour des animaux, les mains derrière le dos à les regarder. Il y a un code à donner, le portail s'ouvre, on peut entrer. Sur la gauche, une grande bâtisse ancienne. Pour y arriver, il faut traverser un grand terrain de football desséché.


    En bas des escaliers, mon attention est attirée par un homme allongé sur le sol, un bras tendu sous un grillage pour arracher les herbes qui s'y trouvent. Une jeune femme, un dossier à la main, semble lui faire la leçon.
    "Allez, Pierre, lève toi, ne te traine pas comme ça par terre !" Pierre se lève, la tête baissée dans une attitude de culpabilité. C'est un homme d'une soixantaine d'années, peut-être plus. Il baisse encore la tête quand la jeune femme s'en va. Elle n'a pas fait quatre pas que Pierre se remet par terre, tend ses bras sous le grillage et arrache, compulsivement et systématiquement, les quelques herbes qui restent.

    Je suis la jeune femme des yeux : elle est en train de mettre en marche un énorme ventilateur devant lequel un petit tuyau laisse couler un filet d'eau. Sous la pression de l'air, l'eau est pulvérisée et rafraichit l'atmosphère environnante. Des hommes et des femmes regardent le spectacle, immobiles, curieux mais prudents devant cette merveille de la physique élémentaire. L'un d'entre eux, plus téméraire que les autres, s'aventure dans le courant d'air frais. Sur son visage émacié, un sourire :
    "Ça fonctionne impeccable". Son enthousiasme soudain est si fort qu'il se prend à répéter cette phrase à qui veut l'entendre, et à qui ne le veut pas aussi. Puis, il continue tout seul à se dire à lui-même cette phrase qui semble provoquer en lui une joie intense.

    La jeune femme au dossier s'avance vers moi. Elle est radieuse. C'est avec un immense sourire qu'elle me demande ce que je cherche.

    "J'aimerais parler à Jean-Paul, je suis son frère" "Il fait la sieste, mais allons dans sa chambre, ça lui fera plaisir". La chambre à deux lits est toute simple. Jean-Paul est à moitié allongé sur son petit lit. "Jean-Paul, votre frère est là". Je suis étonné d'entendre ce vouvoiement. Jean-Paul est mon demi-frère, mon ainé de dix ans. Il est né dans une cave en 1943, pendant un bombardement, et à cause d'un problème de cordon ombilical trop court ou trop long, qui le sait maintenant, il a manqué d'oxygène à la naissance, et des cellules de son cerveau sont mortes à jamais. Jean-Paul n'est pas muet, il n'arrive simplement pas à articuler les mots, mais il s'exprime. Je pense être un des seuls à pouvoir le comprendre, même au téléphone.

    Il a maintenant 64 ans, mais ses pensées sont celles d'un enfant de six ans. A côté de son lit, un gros camion en plastique, sa passion, puis quelques roues, son autre passion.

    "Ea !"

    Ea, ça veut dire Armand. Il m'a toujours appelé comme ça. Je sors de ma poche un petit vaporisateur de parfum que je lui ai amené parce que je sais qu'il est très coquet, bien que ce mot semble ici tout à fait incongru. Il reconnaît l'objet, le porte à son nez pour le sentir, mais je le lui prends gentiment des mains pour lui mettre sur le bras une goutte d'eau de toilette afin qu'il puisse en juger le parfum. Il m'impressionne en me tendant le poignet, comme s'il avait une grande habitude de ce genre d'exercice. C'est à ce moment-là, comme s'il ne s'était pas passé un an depuis ma dernière visite, qu'il commence à m'expliquer, avec force mouvements, qu'il y a quelqu'un sur une brouette et que c'est lui qui doit la pousser. Il me fait aussi un signe, accompagné d'un bruit de baiser, pour me dire que la personne dans la brouette est belle et qu'il l'aime bien.

    Si Jean-Paul est enfantin, il n'est pas bête et encore moins fou. Aussi je me rends bien compte que je n'ai pas compris ce qu'il m'avait dit, et il s'en rend compte lui aussi. Il fait alors une autre tentative. Petit signe de la main :
    "Viens !".

    Je le suis le long d'un couloir, un escalier qui descend, et nous arrivons à l'infirmerie. Autre signe de la main :
    "Attends-moi ici". Il rentre dans la pièce. J'entends des palabres. Je n'avais jamais réalisé que mon frère pouvait aussi "parler" à quelqu'un d'autre. Un infirmier sort, je me présente et il me donne le fin mot du mystère : Jean-Paul a une Dulcinée, mais elle s'est cassé le pied, elle est sur une chaise roulante, mais là, elle fait la sieste, et elle ne se lèvera que pour le gouter de quinze heures trente. Jean-Paul voulait me présenter sa copine. Il est un peu triste, et je lui dis que je reviendrai plus tard pour la voir. Nous sortons sur la terrasse par laquelle j'étais arrivé. Ça-fonctionne-impeccable se précipite vers nous pour nous annoncer la nouvelle. Regard en coin de Jean-Paul pour me dire de ne pas y prêter attention et qu'il n'y a rien à en tirer…

    C'est le moment que j'ai choisi pour lui demander s'il voulait venir avec moi voir notre vieille mère. Regard bleu vers le lointain. J'ai compris, il ne veut pas. Je n'ai pas insisté parce que dans ce regard, il y avait tout l'amour du monde, mais aussi toute la tristesse du monde. Non, pas un regard d'enfant, mais bien celui d'un grand sage. Jean-Paul aurait-il vieilli ?

    Ce même jour, le matin

    Le New Hôtel Bompart est un endroit idyllique. Les chambres se disposent tout autour d'un parc "tropical". Je dis tropical parce qu'il y a des palmiers, ce qui devient de plus en plus courant à Marseille, et donc de moins en moins tropical. Au milieu de ce parc, un mobilier de jardin traditionnel, tables et chaises en fer, peintes en blanc.


    Ce matin-là, premier week-end de vacances ou fête de la musique, il y a foule au petit déjeuner. Est-ce le prix élevé des chambres ou le lieu exotique, la clientèle est du type "branché". Les hommes ont la tenue officielle, short ou pantalon clair, chemise blanche manches courtes ou polo de marque, et pour beaucoup, le teint déjà halé des courts de tennis ou des séances de bronzage. Chez les femmes, c'est plus diversifié. On a droit à tout, de la vieille dame digne à chapeau de paille, lunettes de soleil et bijoux pesants, à la jeune fille en sortie de piscine, en passant par la cinquantenaire, cheveux en brosse et pantalon militaire.

    Le buffet du petit-déjeuner avait été dévasté devant cette affluence inattendue. Les mini-viennoiseries avaient disparu et les cadavres d'oranges jonchaient la table autour du pauvre pressoir surmené. La serveuse devant nos questions nous demande de patienter, le temps que le buffet soit de nouveau approvisionné. C'est donc une tasse de café filtre à la main que j'ai pu m'adonner à un de mes passe-temps préférés : regarder les gens. Mon regard fut immédiatement attiré par une table voisine.

    Une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux hérissés par une coiffure au gel, buvait son café debout, tout en discutant avec ceux qui étaient à sa table. Sa chemise était largement déboutonnée, mais ne laissait pas apparaître grand-chose, vu qu'il n'y avait pas grand-chose à voir. On aurait même dit une poitrine de tout jeune homme. Elle portait un pantalon à la mode chez les adolescents, une espèce de bas de treillis en tissus couleur camouflage, mais d'une coupe parfaite. En fait, elle ressemblait à un jeune garçon. Assise à côté d'elle, une autre femme, celle-ci avec un t-shirt jaune canari, de marque "Von Dutch" (c'est écrit dessus…) largement échancré dans le dos. Au poignet une montre de la même marque, qui malgré le plastique et son apparence toc est d'un prix exorbitant. La coupe de cheveux avait certainement demandé un bon moment de travail avant de sortir. Bien qu'à l'ombre du palmier, elle arborait nonchalamment de grosses lunettes de soleil. A la table, au milieu d'autres femmes du même style, il n'y avait qu'un seul homme, le sur-poids évident, la voix fluette et aigüe détonnant avec sa taille et sa corpulence, mais pas vraiment avec ses longs cils. Ce petit monde riait fort et faux, en se plaignant ça et là de l'absence des viennoiseries. De quoi parlaient-ils, je ne peux pas le dire, l'air blasé de ce groupe de je-sais-tout-j'ai-un-avis-sur-tout cessa cependant d'attirer mon attention quand la serveuse posa sur ma table un panier avec les fameuses viennoiseries toutes chaudes du four.

    Je venais à peine de finir mon premier croissant que le petit monde avait disparu, laissant sur la table le panier intact de merveilles encore fumantes.

    15:30

    Ma mère s'est vite fatiguée de ma visite. Il faut croire qu'à partir d'un certain âge, ou dans un certain état de santé, toute émotion, joie ou tristesse, est épuisante. Ma visite n'aura duré qu'une heure, certes intense, mais une heure et pas plus.

    Je me retrouve, encore bouleversé de ce que je viens de vivre, devant le portail des Vertes Collines, les mal nommées. Le scénario précédent se reproduit : code, portail qui s'ouvre, traversée du terrain de foot, même Pierre est encore allongé, concentré sur son ouvrage. Mais l'ambiance quand même a changé : il y a du monde. Effectivement, l'heure du gouter est passée et les pensionnaires vaquent à leurs
    "occupations".

    En bas de l'escalier, un grand garçon trisomique joue, seul, à la pétanque. Il a posé par terre deux boules l'une à côté de l'autre. Il fait une dizaine de pas en arrière, puis, avec une concentration digne d'un championnat du monde, il lance la boule qu'il a dans la main avec un geste dément, totalement en dehors de tout style, de toute norme, sans aucune efficacité mais d'une théâtralité parfaite. La boule touche le sol à une distance de cinq ou six mètres à droite ou à gauche du but espéré. Mais était-ce le but espéré ? Sur le côté, deux spectateurs, semblent passionnés par le jeu, pas une seconde effrayés par la boule qui leur passe au dessus de la tête, dans une trajectoire apparemment incontrôlée.

    Un peu plus loin, un grand homme très maigre, gardien décharné du bas de l'escalier. Quand je passe à sa hauteur, il me lance un drôle de regard, il sort un colt avec son index et son majeur, me tire dessus, et regarde ailleurs. Il a fait son devoir de sentinelle.

    Un autre trisomique dévale l'escalier pour me serrer la main, tout petit cette fois-ci, la joie de son regard faisant oublier les difformités de son visage. Mais peut-être pense-t-il la même chose de moi.

    Et là, j'ai en tendu un énorme cri. "Ea !
    ". Jean-Paul m'avait vu. Il était assis avec d'autres pensionnaires autour d'une table de jardin en fer forgé peinte en blanc qui semblait être la sœur de celle vue quelques heures plus tôt, dans un autre lieu. A côté de lui, sur sa chaise roulante, Édith, une femme d'une quarantaine d'années, très digne, certainement intimidée par ce qui était en train d'arriver. A côté d'Édith, une petite femme trisomique commence à me raconter comment elle s'était cassé le pied dans la douche. Son discours assez cohérent au début, se détériore rapidement. Petit regard en coin de Jean-Paul. Une autre femme, en face de nous, prend le relais, un sourire perpétuel sur la figure. On sent bien que quelque chose cloche dans sa tête, mais sa joie de pouvoir parler dépasse tout ses handicaps. J'ai donc appris quatre fois comment Édith s'était cassé le pied. Édith, elle, reste muette. Je me suis tourné vers elle pour lui demander comment ça allait maintenant. "Bonjour Monsieur". Elle me tend la main. Jean-Paul me regarde avec son regard bleu rempli de fierté et d'amour. Sa main est posée affectueusement sur celle d'Édith. Silence. "C'est sa copine" me dit la trisomique chez qui les mots s'étaient remis en place.

    Devant tant de simplicité et de vérité dans les sentiments, je ne savais plus quoi dire. J'étais bouleversé. Il était temps que je les laisse. Édith m'a tendu la main.
    "Au revoir, Monsieur", la trisomique et celle d'en face aussi. J'ai fait une bise à mon frère.

    Il s'était parfumé.


    Armand Arapian

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