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Régine Waintrater

  • A tue-voix
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    La Nappe bleue de Marcelle

    Ce soir, j’ai mis la table avec la nappe bleue de Marcelle.

    Elle était venue me trouver, un jour, il y a longtemps de cela. Elle avait lu mon livre, et elle voulait me remercier.

    Comme toutes les femmes que j’avais interviewées, elle aussi, voulait me raconter ses guerres, ses attentes, comment elle avait toujours peur pour ses fils, quand ils partaient faire leurs périodes militaires, et ce jour-là, un samedi, le jour de Kippour où on était venu chercher l'ainé à la sortie de la synagogue. Il n'était pas rentré diner, au lieu de cela, il avait couru dans sa chambre, avait jeté quelques affaires dans un sac, pris ses godasses militaires et lui avait donné un baiser sur la joue. Elle était glacée, cette joue, Marcelle s'en souvient encore, après toutes ces années. Il était revenu, avec un bras en moins, mais entier, on peut dire, avec sa tête, et ses jambes, et tout le reste. Alors, comme on dit chez nous, "merci mon Dieu" !

    Marcelle a longtemps continué à remercier le bon Dieu, à lui promettre toute sa gratitude, seulement qu'il promette, lui, de veiller sur ses fils à elle, et elle ne se plaindrait plus jamais, elle ne serait plus jamais triste, ni même fatiguée.

    Chacun honorerait son contrat, lui, là-haut il veillerait sur ses fils, et aussi ceux des autres, pourquoi pas, elle n'était pas égoïste, Marcelle, plutôt généreuse, et bonne voisine, toujours à s'occuper des vieux de l'immeuble, elle leur montait le lait et le journal.

    Elle avait arrêté de se plaindre, même quand la journée au supermarché avait été dure : caissière, c'est fatiguant, il faut faire attention, ne pas se tromper, le soir, quand on fait la caisse.

    Puis elle avait lu mon livre, avait pleuré, c'était tellement vrai. Alors, comme cela, elle n'était pas la seule à ne plus dormir. Et voilà, cela recommençait, encore une guerre, et ses fils repartaient. Ils s'en étaient déjà tiré plusieurs fois, alors pourquoi penser à de mauvaises choses ? Mais cette guerre était mauvaise, elle le sentait, d'abord, cette fois-ci, elle n'avait pas confiance dans les dirigeants, et puis, ils avaient pris l'initiative, comme si on n’avait pas assez des guerres où on n’avait pas le choix, sans aller encore envahir un autre pays. Elle était fatiguée, Marcelle, usée avant l'âge. Son mari, elle n'en parlait pas beaucoup. Il lui avait fait deux fils, gentils. Ce soir, bien à l’abri dans mon appartement parisien, je repensais à elle.

    Une femme humble, soumise, qui était venue me voir pour parler. Elle était restée longtemps, la première fois. Elle parlait dans sa langue, en français, contente de partager avec moi, et elle me remerciait pour ce livre, qui l'avait délivrée de la honte, elle n'était pas la seule à avoir peur. Ensuite, elle était revenue, plusieurs fois, comme cela, pour parler, comme si, dans tout le pays, j’étais la seule qui pouvait l'entendre. Un jour, elle avait posé devant moi, sur le bureau, un paquet mal enveloppé. C'était une nappe bleue à petites fleurs, ronde, avec des volants, que j’avais trouvée plutôt laide. Enfin, ce n'était pas du tout le style de choses que j’aimais, et puis je n’avais pas de table ronde. Pendant des années, j’avais cherché à qui la donner, pour finir par la remiser au fond d’un placard, avec le linge de maison dont je ne me servais pas.

    Puis vint le jour où je fis l'acquisition d’une table ronde, et où j’eus envie de ressortir cette nappe. Depuis, chaque semaine, quand nous dinions dans la salle à manger, je mettais cette nappe, que je n’aimais toujours pas, sorte de talisman, qui nous protégeait, elle et moi.


    Où était-elle ? Et ses fils, qu’étaient-ils devenus ? Le mien était encore là, pour le moment. J’avais réussi à le soustraire au destin, mais pour combien de temps ? Une nouvelle guerre meurtrière, qui ne disait pas son nom, se déroulait aux frontières du pays dont les échos me parvenaient, assourdis, mais toujours chargés de l’angoisse de découvrir un nom connu dans tous ces noms qui s’égrainaient au fil des semaines sur la première page des journaux.



    Régine Waintrater

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