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    Sur Borges et Caillois

    "C'est la France qui m'a inventé, disait Borges en 1984. Je n'existais pas, Caillois m'a rendu visible. Hélas, maintenant on me voit trop".

    Borges et Caillois, c'est une histoire douce-amère. Les relations entre les deux écrivains ont très vite été conflictuelles. Certaines pages de la revue Sur témoignent d'un agacement certain et retentissent d'échanges parfois peu amènes. Il est cependant indéniable que si l'un doit beaucoup à l'autre (pour sa notoriété), l'inverse est aussi vrai: les thèmes de Borges résonnent largement dans l'oeuvre de Caillois. C'est d'ailleurs la fascination qu'exerçaient sur lui des problématiques qui étaient aussi siennes qui a conduit Caillois à traduire, et faire largement connaître, l'oeuvre de Borges. Entre autre points de convergence, on peut avancer qu'un personnage et trois thèmes unissent les deux hommes: Judas, le labyrinthe, les miroirs, les rêves.

    Les rêves

    Borges aimait à citer un aphorisme de Tchouang-Tseu selon lequel, après avoir rêvé d'un papillon, l'homme au réveil ne savait plus s'il était papillon qui rêvait d'être un homme, ou un homme ayant rêvé qu'il était papillon.
     Rien ne se crée vraiment (premier postulat borgésien): ce goût des paradoxes liés à l'essence onirique de l'Être fut probablement communiqué à Borges par celui qu'il reconnut pour maître, le Socrate dont il rêvait d'être le Platon: Macedonio Fernández. "Ce n'est pas dans ses écrits qu'on peut retrouver le vrai Macedonio: il était tout entier dans sa conversation (...) Il prétendait non seulement que nous étions de même nature que les rêves mais il était persuadé que nous vivions dans un monde de rêves" écrira Borges dans son Essai d'autobiographie. Et il reviendra dans plusieurs conférences sur l'idée que si "pour le sauvage comme pour l'enfant les rêves sont un épisode de la veille, pour les poètes et les mystiques il n'est pas impossible que toute veille ne soit que songe".
     Le rêve est dans l'œuvre borgésienne un reflet supplémentaire de la réalité, dans lequel elle vient se dédoubler et créer ainsi un réseau inextricable semblable aux labyrinthes de glace des fêtes foraines. Un conte comme Les ruines circulaires développe le thème du rêveur rêvé par un rêveur qui lui-même est rêvé par un autre — et ainsi de suite, car il n'y a aucune raison pour que ce mouvement s'interrompe. Cette idée de régression à l'infini peut aussi conduire au solipsisme, à l'idée qu'un seul rêveur rêve l'univers entier, et que ce rêveur est chacun d'entre nous.
     Il n'est qu'à considérer certains titres des ouvrages de Caillois pour constater que parmi les labyrinthes susceptibles de le fasciner, celui de l'inconscient est un des tout premiers (L'incertitude qui vient des rêves, Puissance du rêve, ou un ouvrage collectif, Le rêve et les sociétés humaines). Et ce sur quoi insiste Caillois, notamment dans l'article ("Prestiges du rêve") qu'il fit paraître dans l'ouvrage collectif mentionné,  est précisément la faible marge qui sépare dans des sociétés autres que la nôtre, l'état de veille de celui du sommeil. Il y a deux réalités, l'une étant le miroir de l'autre, ou plus exactement, l'une (la réalité "vraie") se conformant aux massages ou injonctions délivrés par l'autre (le rêve).

    Le rêve est le miroir de la réalité. Or il suffit de deux miroirs opposés pour construire un labyrinthe.

    labyrinthes / Parenthèse

    Dans Le fleuve Alphée, Roger Caillois "désigne paradoxalement par le mot de parenthèse la presque totalité de (sa) vie", celle qui fut vécue sous l'égide des livres, et dont il s'est un jour détaché. "Je me suis souvenu du fleuve Alphée, sortant de la mer et redevenant rivière (...) J'aborde un nouveau rivage. Je retrouve l'existence aiguë et personnelle, dont j'avais conservé contre courants et marées une mémoire lancinante. Je demeure assurément imprégné de sel, d'iode, d'algues et de l'immensité indistincte des eaux marines, en la circonstance de l'ébriété des mots, des controverses, des spéculations labyrinthiques, des vains édifices de la pensée. Toutefois le philtre a désormais perdu de sa puissance".
    La "parenthèse" de Caillois est donc le labyrinthe des livres, des mots, dans lequel il erra longtemps, et dont il voudrait se persuader qu'il est enfin sorti. Pour Borges, aucun doute: il n'en est jamais réellement sorti. Ce labyrinthe est à la fois celui, livresque, de la bibliothèque paternelle, et celui, spatial, que traçaient les allées autour de la propriété familiale d'Adrogué. Plus généralement, chacun sait qu'il s'agit du thème borgésien par excellence.
     Dans cette "parenthèse" — le labyrinthe des livres —, Caillois s'est toute sa vie efforcé d'ouvrir de nouvelles galeries, établir des correspondances entre les branches cloisonnées du savoir et de l'imaginaire, de l'histoire et du mythe, cherchant à dégager les structures souterraines et labyrinthiques qui gouvernent les différents aspects du comportement humain. On pourrait dire qu'il a tenté d'entreprendre sur le mythe et les arts un travail analogue à celui de Michel Foucault sur l'histoire du savoir et des mentalités. Dans sa définition de la "parenthèse", Caillois écrit  qu'elle "enveloppe à chaque moment l'ensemble de la vie intellectuelle ou peu s'en faut. L'intellectuel argumente la plupart du temps dans une étroite cellule dont la transparence lui donne la conviction de jouir de la liberté véritable" (On pense à la Maya hindoue, indépassable structure d'illusions qui contient l'espace, le temps, et la pensée elle-même) "Il erre ou se dirige hardiment dans les ronces accrocheuses des disputes et des controverses sans lendemain. Il n'est pas très difficile de s'apercevoir qu'il est immanquable de s'y égarer, car chaque chemin aboutit à un carrefour qui s'ouvre sur d'autres sentiers qui conduisent à d'autres carrefours".
     Mais Caillois va en sortir. Pour cela il empruntera un "tunnel" formé de correspondances fortuites, d'incohérences logiques, d'équivalences inextricables, dont la découverte émerveillée (dans un recueil consacré à la pensée et au folklore chinois)  deviendra support de rêverie, "pour ainsi dire un livre antidote des livres". On pense à nouveau à Foucault, et à Borges — le premier affirmant que Les mots et les choses a son lieu de naissance dans un texte du second, texte qui fait état d'une encyclopédie chinoise révélant des taxinomies apparemment aussi dénuées de logique que celles découvertes par Caillois (qui — boucle bouclée? — fut en 1966 le lecteur du manuscrit présenté par Foucault aux édition Gallimard).
    Le tunnel imprévu pour s'extirper du labyrinthe: on pense aux lignes de fuite kafkaïennes pour Deleuze et Guattari. Il s'agit de s'échapper au plus vite d'un monde labyrinthique qui se transmuera sinon en une aliénation fatale.

    Miroirs

    Mais la quête de Caillois n'a pas trouvé son aboutissement dans le tunnel salvateur. Obsédé par la recherche du caractère unitaire du monde — autre thème intensément borgésien (que Borges résume ainsi : "un homme est tous les hommes est Shakespeare est Dieu") — il consacrera ses recherches à ce qui dans le monde est le moins altérable: le peuple des pierres. Assimilant la prolifération anarchique des idées, ("où l'ivraie, la ronce et l'ortie ne se distinguaient guère de la plante la plus délicate") à la capricieuse luxuriance végétale, il s'acharnera à découvrir l'immuable, le noyau dur, minéral, d'un autre labyrinthe, celui de l'histoire du monde. L'humanité, à la fois éphémère et menaçante, lui apparut alors dans toute son inopportunité. "J'étais près de tenir pour importunes la vie, la reproduction, la vaine multiplication des hommes et des oeuvres (...) Je déteste les miroirs, la procréation et les romans, qui encombrent l'univers d'êtres redondants qui nous émeuvent en vain".
     Borges tenait le roman comme un genre bavard, arguant du fait que quelques pages pouvaient suffire à développer une ou plusieurs idées, le reste n'étant alors que remplissage. Mais c'est évidemment dans la dénonciation conjointe des miroirs et de la procréation que la référence borgésienne est la plus présente. Borges s'est plusieurs fois fait l'écho de cette haine des miroirs et de la paternité, la première occurrence étant peut-être cette phrase dans "Hakim de Merv", texte publié en 1935 dans l'Histoire de l'infâmie, traduite par Caillois: "La terre que nous habitons est une erreur, une parodie sans autorité. Les miroirs et la paternité sont choses abominables, car ils la confirment et la multiplient". Ailleurs (dans « Tlön, Uqbar, Orbis, Tertius ») il évoquera Bioy Casares, qui "se rappela alors qu'un des hérésiarques d'Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables, parce qu'ils multipliaient le nombre des hommes". Plusieurs poèmes témoigneront aussi de l'horreur que Borges déclare éprouver pour les miroirs (parmi lesquels: "Au miroir", "Ephialtès", "Courir ou être", "Le miroir", "Les miroirs", "Art poétique", etc.).

    Judas

    Un dernier point mérite d'être brièvement évoqué, car il vient illustrer, dans le domaine de la fiction cette fois, l'utilisation par Caillois d'un texte de Borges. Dans Trois versions de Judas, Borges présente trois hypothèses sur la véritable nature de l'apôtre délateur. Dans la première, Judas reflète Jésus et consent à faire un sacrifice équivalent à celui de la divinité qui en s'incarnant passa de l'éternité à la mort. Dans la seconde Judas est victime d'un "ascétisme hyperbolique et même illimité" qui lui fit se juger indigne d'être bon et renoncer au royaume des cieux. Dans la troisième, Dieu pour nous sauver s'est fait totalement homme, "mais homme jusqu'à l'infamie", et s'incarna non en Jésus mais en Judas.
    Le Judas du Ponce Pilate de Caillois est celui de la première version. Judas livre Jésus en toute connaissance de cause. Son rôle lui est attribué de toute éternité, et il sait que sa traîtrise est indispensable à l'avènement futur du christianisme. Il est l'exécuteur de la Volonté divine, qui se sacrifie pour que vive le christianisme. Mais là Caillois intervient et creuse une nouvelle galerie dans le labyrinthe infini du temps et des causalités: le sacrifice de Judas reste lettre morte, Pilate gracie Jésus, qui vit jusqu'à un âge avancé, et le christianisme n'est pas.

    "Les histoires sont quatre", dit Borges : celle d'une forte cité qu'encerclent et défendent des hommes braves, celle d'un retour, celle d'une recherche, celle du sacrifice d'un dieu. Ailleurs il n'en compte que deux. Ailleurs il n'y a qu'une histoire, que l'on nomme la Littérature. Un seul auteur, intemporel et anonyme, pourrait bien alors en être le père, et Borges rejoint là l'idée valéryenne selon laquelle l'histoire de la littérature pourrait se faire sans que le nom d'un seul auteur y fût prononcé. Borges a souvent insisté sur les multiples sources, réelles ou fictives, des textes qu'il a écrits. La littérature est un cycle de formes qui s'entrecroisent à l'infini : les thèmes développés par Borges, qu'ils soient empruntés à Farid Uddin Attar, Berkeley, Dante, Valéry, ou d'innombrables autres, résonnent à présent dans d'autres productions. Pour n'évoquer que le premier cité, par exemple, la légende persane du Simurgh, souvent mentionnée par Borges, réapparaît chez Salman Rushdie dans les Versets Sataniques, avec les papillons qui entourent le personnage d’Ayesha. Mais ces papillons jaunes, ne sont-ils pas aussi issus de Cent ans de solitude? Et ne forment-ils pas à eux tous celui, onirique, de Tchouang-Tseu, que Borges a souvent évoqué? Caillois, traducteur de Borges, comme lui homme des livres et du savoir, comme lui hanté par la quête d'une unité, ne pouvait échapper au tourbillon borgésien des références labyrinthiques. J'en ai dénombré quatre, sans prétendre être exhaustif : labyrinthes de l'inconscient, du savoir, des générations, de la causalité. "Les histoires sont quatre. Pendant le temps qui nous reste nous continuerons à les raconter, transformées".

    1995


    Christian Garcin

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