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    Le polo Lacoste

    Mon rêve, en classe de quatrième au lycée Thiers, c'était d'être l'ami de S. S. était un grand garçon de bonne famille, et, comme on se les imagine, comme je m'imaginais les gens de bonne famille, il était blond, il avait leurs yeux bleus et une assurance qui me fascinait. Un enfant de bonne famille n’a peur de rien. Un enfant de bonne famille ne craint pas l’avenir. Un enfant de bonne famille n’a pas de passé, ou alors un passé si fluide, léger, avouable, accepté, juste. Un enfant de bonne famille est toujours habillé à la dernière mode. Il porte, il portait, en 1967, une chemise repassée de neuf, et pour les plus lumineux, un polo Lacoste.

    Moi, petit fils d’Arménak et Maryam d’un côté, de Yannis et Stella de l’autre, fils de Movses et d’Olga, j’avais hérité de leur petite taille, de leurs cheveux noirs et drus, de leurs yeux bruns, j’aurais dû en être fier. Je ne l’étais pas. Comme d’autres fils d’immigrés, je portais les habits que m’avait faits ma mère. Elle était couturière à la pièce, et entre deux jupes plissées, elle nous confectionnait nos habits, à mon frère et moi, des habits certes d’excellente qualité, mais dont les patrons ne sortaient pas des derniers magazines. Mes shorts, qu’en ces années bénies je portais été comme hiver, étaient faits de lainage pour les jours de Mistral, ou (ô luxe !) de Tergal pour les autres jours, mais ils avaient un petit problème : nulle braguette sous la ceinture. Pour les enfiler, il fallait ouvrir une boutonnière qui était sur le côté. Cette boutonnière que je voyais aussi sur le côté des centaines de jupes plissées que faisait inlassablement ma mère, cette boutonnière, je l’ai haïe.

    J’aurais dû voir qu’Habib ou Cohen avaient le même type d’accoutrement. Le port de la casquette m’était heureusement épargné. Mais, en cette année 1967, je n’avais d’yeux que pour S. et les garçons, plus lumineux les uns que les autres, qui étaient dans sa bande. Mon ami, mon seul ami, était R. R. était boursier et fils d’une famille de huit enfants. Boursier voulait dire qu’il était obligé d’être un bon élève. R. travaillait énormément. Avait-il une autre vie que ses livres scolaires, je ne le sais pas. J’aime bien l’imaginer comme cela, en travailleur désespéré, stakhanoviste du latin et de l’histoire-géo. R. m’acceptait comme compagnon d’étude. Il me rassurait, parce que lui aussi avait des habits d’une autre époque. Ils étaient, également, faits d’un tissu indestructible. Il avait dû les hériter d’un frère aîné et si ses pantalons étaient trop courts et laissaient voir des chaussettes en accordéon, c’est que sa maigreur lui avait fait garder le même plusieurs années. Nos conversations n’allaient jamais bien loin. Elles se résumaient souvent à « Page 35, la Révolution », ou « Page 26, De viris illustribus… ». Pendant la récréation de la cantine, à 13h, nous faisions, l’un à côté de l’autre, des tours de cour, lui, les yeux perdus dans ses manuels, moi l’imitant. Je dis l’imitant parce que chaque fois que j’arrivais à la hauteur du groupe de S., je me prenais à rêver d’une autre vie. Je pense les avoir vus rire en nous regardant. Cette arrogance des riches, j’aurais tant aimé l’avoir.

    En 1967, on peut aisément le deviner, j’étais un bon élève, dans le lycée de Marcel Pagnol et d’Albert Cohen.

    Par un beau jeudi de fin de printemps, ma mère, toujours en vitesse, nous amena, mon frère et moi, sans nous prévenir et comme en cachette, dans une boutique qui venait d’ouvrir près du théâtre du Gymnase, ce qu’on appellerait maintenant une boutique de fringues. Je me demande encore pourquoi elle avait décidé, ce jour-là, qu’il était temps de nous habiller enfin comme les autres. Ma mère n’avait, semble-t-il, pas le sens des limites. Autant les solides habits qu’elle nous fabriquait étaient calqués sur la mode 1948, autant ceux qu’elle avait décidé de nous acheter étaient à la toute dernière mode. Ce jeudi de mai 1967, j’ai eu mes premiers jeans Levis, une paire de chaussures Clarks, un large ceinturon en cuir clair. Ensuite, elle nous a amené chez Vincent, le magasin de sport du boulevard Garibaldi, pour nous acheter le polo Lacoste, un blanc pour moi, un bleu ciel pour mon frère. En sortant du magasin, j'ai vu mon reflet dans la vitrine. Je ne me suis pas arrêté, mais la joie qui m’a pris au ventre je ne peux pas l’oublier : oui, oui, je leur ressemblais…

    Le vendredi matin, un peu gêné je dois le dire, je suis arrivé au lycée. Il ne s’est pas passé cinq minutes que S. et sa bande étaient autour de moi à commenter, admiratifs, qui mon ceinturon, qui mon Levis. Mais les plus grands éloges allaient au polo Lacoste blanc. J’avais l’uniforme. Cela ne tenait-il qu’à ça ? Je faisais soudain partie du groupe des enfants de bonne famille. J’étais peut-être devenu, moi aussi, un enfant de bonne famille. A la récréation de la cantine, j’étais assis avec S. et ses amis. Je dois dire que les discussions ne volaient pas bien haut. Mais tout à ma joie, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Ce qui importait, c’était mon évidente ascension sociale.

    Ce n’est que plusieurs jours plus tard que, du nuage sur lequel je me trouvais, j’aperçus, le nez définitivement plongé dans ses manuels, R. qui continuait, seul, à faire ses tours de cour. Arrivé à ma hauteur, à travers ses lunettes de myope, il eut un regard triste vers moi. Et c’est tout…

    Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas allé lui parler. Ou si, je le sais trop bien: j’ai eu honte. Je l’avais abandonné à sa condition de boursier, mes jeans dérisoires m’avaient autorisé ce changement de classe sociale. J’eus pleinement conscience, à ce regard, que je faisais fausse route. Ce n’était peut-être qu’un regard d’envie, cependant il m’a ouvert les yeux sur ce qui venait de se passer. Moi, imbécile, lui résigné. J’ai eu une vraie envie de retourner avec lui faire des tours de cour et de laisser S. et ses amis à leurs discussions oiseuses. Mon polo Lacoste, celui que ma mère m’avait acheté, le polo de ma joie et celui de ma honte, ce polo ne me l’autorisait pas. Ce regard, je le vois, je le sens encore aujourd’hui, quarante ans plus tard. Peut-on rattraper l’irrattrapable? Et puis, c’est tellement inutile maintenant. Qu’est devenu R.? Ce jour-là, nous nous sommes perdus de vue.





    Armand Arapian

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