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    Le Cabinet de Kafka




    J'ai croisé Franz Kafka hier, m'a dit Simon, et je ne l'ai pas reconnu. Il avait maigri au point que son pardessus gris, celui qui le serrait un peu aux épaules, lui était à présent si ample qu'on aurait pu croire qu'il avait enfilé par erreur celui de son père. Simon avait même eu l'audace de demander à Franz s'il avait acheté un nouveau pardessus, à quoi Franz très étonné avait répondu qu'il s'agissait toujours du même pardessus, celui que Isaac Löwy lui avait donné un soir de décembre 1909 car il lui était trop petit. Lorsque Simon m'a raconté cela j'ai été très inquiet, comme à chaque fois que quelqu'un m'avertit du subit amaigrissement d'une personne que je connais, ce qui s'est produit assez souvent ces dernières années, et qui n'est jamais bon signe. Simon et moi avons aussitôt décidé d'aller prendre des nouvelles de Franz le plus rapidement possible, mais surtout sans donner l'impression de trop se préoccuper de sa santé, ce que Franz pourrait juger assez déplacé, car nous savons bien qu'il a toujours détesté la sollicitude trop affichée. D'ailleurs il était toujours possible que Franz se porte le mieux du monde et qu'il ait simplement maigri de cinq ou six kilos à la suite d'une grosse grippe par exemple. C'est ce que Simon a avancé comme prétexte pour finalement ne pas se rendre chez Franz, et ainsi ne pas courir le risque de le heurter. Mais j'ai insisté, et nous avons convenu de prétexter une visite de courtoisie dont il nous restait à trouver l'objet fictif: son père, avec qui celui de Simon est en affaires, ou bien sa soeur cadette, à qui la mienne avait prêté un livre deux semaines auparavant. Nous avons opté pour le père, et décidé de nous rendre dès le lendemain chez les Kafka.

    Le lendemain Simon et moi marchions en ressassant les fausses nouvelles à annoncer de la part de son père, lorsque le ridicule de cette mise en scène nous a sauté aux yeux, et c'est juste avant de faire demi-tour que nous avons aperçu Franz Kafka qui avançait vers nous, recroquevillé dans son pardessus qui effectivement paraissait dix fois trop grand pour lui. Il avait l'air épuisé. Nous nous sommes serré la main, et il nous a annoncé, soudain exalté, qu'il avait passé toute la nuit à écrire un texte qu'il avait intitulé Le Verdict et dont il sentait bien qu'il était la chose la plus importante qu'il ait jamais écrite, et peut-être, nous a-t-il dit, qu'il écrirait jamais. Je suis resté si longtemps assis, nous a-t-il dit aussi, que j'ai eu du mal à retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Mais ce qu'il retirait surtout  de cette nuit, c'était la joie, la joie véritable qu'il avait éprouvée en écrivant, et plus il avançait dans la nuit, plus il était fatigué, plus il était heureux d'écrire. Comment va ton père, a soudain demandé Simon, qui peut-être avait encore en tête l'excuse que nous avions trouvée pour venir nous enquérir de l'état de santé de Franz. A cette question inopinée, Franz s'est un peu raidi, puis un éclair inhabituellement dur est passé dans ses yeux et il a dit: mon père est dans le cabinet de toilettes, messieurs, dans le cabinet de toilettes. Puis il a ri et nous a expliqué qu'il s'agissait en vérité de l'emplacement où il avait, dans le texte qu'il avait écrit cette nuit, placé la chambre du père du héros. Il s'agit en fait de mon appartement, nous a dit Franz Kafka, mais j'ai inversé ces deux lieux, la chambre et les W.C. Je ne m'en suis rendu compte qu'après, bien sûr. Cela avait l'air de l'amuser énormément. Il avait en effet beaucoup maigri, et tandis qu'il nous saluait pour prendre congé, je ne pouvais détacher mon regard de ses yeux noirs qui soudain paraissaient démesurément grands.

    Christian Garcin


    Christian Garcin

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