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    Borges, rey de la selva

    21 mai 1912

    Jorge Guillermo est arrivé chez moi vers onze heures. Son jeune fils Jorge Luís le tenait par la main. Cela faisait longtemps que je n'avais plus vu Jorge Luís. Il avait bien grandi. Ses traits s'étaient affiné, son corps s'était allongé, mais je notai qu'il gardait toujours la même attitude en présence d'autrui: assez gauche et un rien réservée. Je lui serrai la main comme à un homme et lui demandai quel âge il avait à présent. Il baissa les yeux et me répondit treize ans. Il n'avait pas prononcé suffisamment de mots pour que je puisse savoir si son léger begaiement avait disparu ou non. Guillermo sourit et demanda à son fils de le conduire jusqu'au fauteuil dans lequel il avait l'habitude de s'asseoir lorsqu'il venait chez moi, celui situé tout près de la fenêtre qui donne sur le Cours. Jorgie a grandi, n'est-ce pas? me demanda Guillermo une fois qu'il fut installé. Depuis quand ne l'avais-tu pas vu? Quand es-tu venu ici pour la dernière fois, mon fils? demanda-t-il en tournant le visage vers Jorge Luís. L'enfant eut une moue dubitative et dit: quatre ans, je crois. C'était bien cela. Je me souvenais que cela datait de l'époque où, déjà presque aveugle, Guillermo venait encore chez moi pour que je lui fasse la lecture. Ç'avait d'ailleurs été l'une des dernières fois. Dès l'année suivante, Jorge Luís avait été chargé par son père de lui lire à haute voix les textes qu'il ne pouvait
    plus lire lui-même, et Guillermo ne vint plus chez moi que pour discuter de chose et d'autre, mais sans but particulier. Et il n'était jamais revenu avec son fils.

    Oui, dis-je, souviens-toi, Guillermo: quelques semaines auparavant Jorgie avait traduit un
    texte de Wilde, je crois, et tu t'étais arrangé pour faire paraître la traduction dans un journal — "El País", si je ne me trompe.

    Mais oui, bien sûr! s'exclama Guillermo. Nous en parlions justement hier, n'est-ce pas,
    Jorgie?

    Oui, père, dit Jorge Luís.

    Il bégayait toujours un peu. Il éprouvait en tout cas quelques difficultés avec les bilabiales. Guillermo tourna la tête vers moi:  Jorge Luís se souvient très bien de cela pour deux raisons: la première est que ç'avait été sa première — et dernière pour l'instant, ajouta-t-il en souriant vers son fils — publication; et la deuxième raison est qu'étant donné qu'il avait signé "Jorge Borges", comme je le fais ordinairement, tout le monde a cru que c'était moi l'auteur de la traduction. Un peu décevant, bien entendu, pour un enfant de neuf ans. Mais il a surmonté cette déception, n'est-ce pas, puisqu'il a continué à traduire d'autres textes pour son plaisir — et pour le mien, je dois dire. Il a même écrit lui-même des ... comment dire... Jorgie, aide-moi... des historiettes, des contes, c'est cela, non? Cet enfant sera écrivain, je le lui ai dit, déjà. Un grand écrivain, ajouta-t-il d'un air digne.

    Jorgie me regarda et sourit. J'aimais bien son regard par en-dessous, un peu myope et très malin, qui révélait me semblait-il un garçon sans doute infiniment plus confiant en lui qu'il voulait bien l'avouer aux autres et à lui-même. Mais il s'agissait d'un confiance encore secrète, toujours enveloppée d'un cocon de bégaiement et d'allure un peu voûtée.

    Des contes, si l'on veut, dit-il.

    Le dernier, reprit son père, est tout à fait excellent. Comment s'appelle-t-il, j'ai oublié? "Le roi tyrannique de la forêt"?

    "Le roi de la forêt", dit Jorgie.

    "Le roi de la forêt", parfaitement. "Tyrannique" est une épithète que tu as employée dans le conte, mais pas dans le titre. Un très beau texte. Très bien tourné.

    Jorge Luís avait l'air gêné, il se tortillait à côté de son père et me regardait par moment d'un air timide, comme pour s'excuser des propos de son père, qu'il devait juger très ennuyeux pour moi. Je désirais vivement qu'il n'en crût rien et lui demandai, avec sans doute un excès d'enthousiasme:

    De quoi traite ce conte? Deux jeunes gens, une histoire d'amour dans la jungle, je
    suppose?

    J'avais posé cette question avec une légère oeillade complice que je ne pus m'empêcher de trouver, au moment même où je la lançais, extrêmement vulgaire et déplacée. Jorge Luís aussi probablement, car il me répondit très vite et en bégayant un peu, comme piqué au vif:

    Non, pas du tout. C'est l'histoire d'un tigre énorme qui combat victorieusement une panthère noire très puissante et qui se trouve ensuite défait par un petit être chétif armé de flèches.

    Un homme, dit Guillermo d'un ton sentencieux.

    Ah... très bien, très bien, dis-je, sans savoir comment marquer autrement mon intérêt. Cela paraît très intéressant, vraiment. Désirez-vous... boire quelque chose?

    Ensuite Guillermo et moi avons bavardé un peu, abordé des sujets sans doute très ennuyeux pour Jorge Luís — la politique, l'économie, le petit monde des lettres. Puis, vers midi trente, Guillermo a indiqué qu'il commençait à avoir faim, et a émis le désir de partir. Pendant tout ce temps Jorgie était resté assis à l'autre bout de la pièce, en train de lire une traduction assez récente du
    Jules Cesar de Shakespeare. Tandis
    que devant le miroir son fils l'aidait à enfiler son pardessus, Jorge Guillermo tournait vers moi son beau regard d'aveugle.

    J'oubliais, dit-il: Jorge Luís a signé le texte dont nous avons parlé tout à l'heure, et il
    a choisi un pseudonyme. Sais-tu lequel?

    J'hésitai quelques secondes avant d'avouer mon ignorance. Malgré tout, afin de jouer le jeu, je proposai quelques noms fantaisistes: Oscar Wilde, William Shakespeare, Chesterton, Jules César.

    Non, dit Jorge Guillermo, son choix est plus surprenant encore. Il a choisi
    Nemo. N'est-ce pas étrange?

    Je ne sais pas... dis-je. Peut-être a-t-il adoré
    Vingt mille lieues sous les mers?

    Justement pas! répondit Jorge Guillermo. Il ne l'a jamais lu, et ne connaissait même pas le capitaine Nemo. Signer un texte du nom de
    Personne, n'est-ce pas pour le moins bizarre?

    Dans le miroir, Jorge Luís me regardait en souriant.

    L'Odyssée, peut-être? hasardai-je en le regardant.

    Il secoua la tête de gauche à droite.

    Je n'y ai pas pensé, dit-il.

    Il n'y a
    pas pensé! répéta Guillermo en ouvrant la porte. Bon, cela n'a aucune importance. Mais si tu veux être écrivain, mon fils, poursuivit-il en souriant, tu devras choisir des pseudonymes un peu meilleurs, ou bien signer de ton nom véritable, je te le conseille. Il n'est pas si mal, après tout, ajouta-t-il en mettant son chapeau.

    Tous deux me saluèrent et sortirent. La journée était très belle, je dus plisser un peu les yeux pour les regarder s'éloigner. Au bout d'un ou deux mètres Jorge Luís se retourna vers moi et remua muettement les lèvres, comme s'il avait quelque chose à me dire qu'il ne désirait pas que Guillermo entendît. Je crus lire les deux syllabes Ne-mo. Sous le lourd soleil de midi, la silhouette de son père semblait l'écraser un peu.

    Christian Garcin


    Christian Garcin

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