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    Notre tribunal militaire

    Ce texte a été lu par l’auteur lors de l’inauguration du troisième symposium international “Littérature et droits de l’homme à Dakar, en mai 1999.
     
    Imaginons une guerre dans un pays des Balkans, imaginons qu’au nom du nationalisme, deux communautés s’entre-tuent. Imaginons maintenant qu’un participant à ce conflit, nettoyeur ethnique zélé, réussisse à s’enfuir malgré les bombes des uns et les chars des autres. Qu’il vienne se réfugier à Dakar parce qu’il a entendu dire que dans ce pays les droits de l’homme sont respectés mais que l’éloignement garantit l’impunité. Il y vivrait en paix avec sa famille, gagnant sa vie par exemple à réparer les antennes paraboliques sur les balcons de la capitale sénégalaise. On finirait par le prendre pour un brave homme puisqu’il se donnerait même la peine d’apprendre le dialecte local.
    Tout se passerait bien jusqu’au jour où un autre habitant des Balkans débarquerait au Sénégal et reconnaîtrait dans le poseur d’antennes un responsable des massacres de chez lui. Il porterait plainte. Un tribunal sénégalais se saisirait du cas, arrêterait l’accusé, chercherait à le juger. Sommes nous bien sûrs que le verdict de ce tribunal serait conforme aux droits de l’homme ? Se serait-il assuré sur place du témoignage des victimes ? Comment saurait-il s’il condamne un simple exécutant ou le responsable d’un plan de tuerie généralisé ? Bref, sommes-nous bien sûrs que la distance garantit l’objectivité ? Ou seulement l’incompréhension ?
    Il se trouve que ces temps-ci dans mon pays un accusé africain venu demander l’asile est accusé de génocide. Il était bourgmestre d’une ville où les Hutus ont massacré les Tutsis, il a été reconnu par de nombreux témoins. Son procès a commencé la semaine dernière. Je voudrais en dire deux mots, non pour vanter les institutions de mon pays, mais pour donner à voir les difficultés que soulève l’application des droits de l’homme quand l’homme en question n’a pas la même couleur de peau que ses juges.
     
    Le tribunal militaire auquel je m’intéresse siège sur les hauteurs de la ville. Comme c’est une cité très en pente, on y découvre les Alpes à chaque palier, à la manière d’un balcon sur le lac. Le parc qui entoure le bâtiment est gardé par des militaires en treillis, l’air bonasse. Me voyant arriver, serviette de cuir et veston noir, ils me prennent pour un avocat, m’indiquent le chemin.
    Notre tribunal cantonal a été construit d’abord pour les causes locales: concurrence déloyale entre commerçants, mariages qui finissent en bagarres, parfois même un hold-up dans une laiterie. Tribunal, d’habitude civil et non militaire. Aujourd’hui à l’entrée deux soldats, l’air ennuyé, contrôlent le contenu de ma serviette, la faisant passer dans un tunnel. Là aussi tout se passe très civilement. Chez nous, les hommes entre vingt et trente-cinq ans ne portent l’uniforme que quelques semaines par an. Ils ne sont donc pas très à l’aise dans leur vareuse, n’ont pas l’habitude de leur rôle, l’exercent comme à contrecœur, déguisés pour une fonction passagère. Je demande où se déroule le procès, on m’indique une salle au premier étage, marquée d’un numéro. J’y pénètre sans avoir même décliné mon identité.
    J’arrive pendant une interruption de séance. Le public est constitué d’une trentaine de personnes, majorité d’Africaines et d’Africains, tous très bien habillés. Trois jeunes femmes blanches complètent leurs notes de journalistes. Pas d’autres Blancs, les gens d’ici ne s’intéressent pas aux massacres de là-bas. D’où les nombreux fauteuils vides, pourtant confortables. J’en choisis un sur la gauche aussi près que possible de l’accusé.
    Quand la cour est annoncée, le public doit se lever. Les deux avocats en robe noire, collerette blanche, s’approchent de leur client. Le président et les six juges se mettent à fouiller leurs dossiers. L’audition du témoin no 64 peut commencer. Pour vérifier son identité, le président disparaît derrière un paravent. Le témoin reste caché au public qui n’entend que sa voix, tandis qu’on lui demande de bien vouloir répéter si sa femme a été violée devant ses yeux, oui ou non.
    Le tribunal militaire n’est pas chez nous une institution permanente. Ses juges ont par ailleurs leurs affaires en ville. Quelques jours par an, ils font partie d’une juridiction militaire. Le reste du temps, ils s’occupent de fraudes à l’assurance, d’employés indélicats tentés par la trop grosse fortune de leur patron ou de litiges entre propriétaires de terrains au bord du lac. Ils ne portent pas de casquettes, de sorte que je lis leur grade sur leurs épaulettes. Seul le président porte trois galons, les autres sont des soldats, des caporaux qui n’ont pas fait carrière dans notre armée. Je reconnais des gens de chez moi, sympathiques pères de famille, instruits dans nos écoles publiques, citoyens aussi intègres que possible, émus de leur fête nationale. Ils gardent, au printemps, ce léger hâle que nous offrent nos vacances de ski dans les Alpes.
    Le procureur qui mène l’accusation s’appelle ici l’auditeur. Dans la vie civile, il est inspecteur de police dans un canton de montagne. C’est sans doute la première fois de sa vie qu’il accuse un homme de génocide.
    Derrière les avocats de la défense, dont l’un porte une écharpe d’hermine des neiges, une paroi de marbre, complétée par des panneaux acoustiques de bois clair, renvoie les paroles civiles qui s’échangent à des milliers de kilomètres des massacres:
    - Monsieur le président, permettez-moi de vous informer que Monsieur mon client n’était pas présent ce jour-là.
    - Je remercie la défense d’apporter cette précision à la cour. Y a-t-il d’autres questions à propos de ce massacre sur la colline, évalué à 1500 victimes ? Vous, Monsieur l’auditeur ?
    - Non, Monsieur le président.
    Personne ne bronche dans le public. Les uns sont pourtant Hutus, les autres Tutsis. Il en va d’un million de morts dont on recherche les assassins. Si ce procès aboutit à une condamnation, d’autres suivront. Sinon les 125.000 personnes aujourd’hui accusées d’avoir participé aux massacres s’en tireront à bon compte.
    Sur le côté gauche de la salle, une grande inscription “Liberté et Patrie”, notre devise. Sur le côté droit, derrière l’auditeur, un rayonnage complètement vide. On avait sans doute prévu d’y installer des exemplaires reliés pleine peau de nos lois ou de notre code militaire. Mais les 1500 égorgés de la colline n’y étaient pas mentionnés.
    Par la grande verrière du plafond, une lumière printanière pénètre dans la salle. L’accusé se sert de cette eau minérale qui chez nous s’appelle Henniez verte, tandis que son avocat lui chuchote à l’oreille un conseil pour la question à venir. Bourgmestre d’une ville de moyenne importance, l’accusé aurait organisé le génocide avec une froideur administrative digne d’un fonctionnaire nazi. Vêtu avec l’élégance d’un jeune cadre, il doit avoir tout juste trente ans,. Son français est plus châtié que le mien, son regard légèrement voilé par son séjour en prison. Quand un témoin parle de cadavres entassés, de corps mutilés, de viols, de pillages, le bourgmestre ne manifeste aucune émotion. Comme les militaires d’occasion, il n’est peut-être qu’un personnage de théâtre chargé de réciter son rôle.
    J’étais venu pour entendre dire le droit, éventuellement la justice, à propos de ces terribles journées où plus de dix mille personnes étaient quotidiennement assassinées. J’avais lu de cruels récits sur l’exode des civils le long des grands lacs africains. Mais de cette tragédie historique je ne retrouve rien. A sa place, cette atmosphère bon enfant entre de gentils militaires qui sont peut-être allés en Afrique, oui mais, comme moi, en vacances balnéaires. Peut-on vraiment faire respecter les droits de l’homme à pareille distance ?
    Le témoin qui ne porte qu’un numéro a de la peine à justifier ses déclarations contradictoires. Quand le président insiste pour savoir si sa femme a vraiment été violée devant lui, comme cela figure dans le dossier, la voix derrière le paravent finit par dire:
    - Monsieur le président, nous avions besoin d’obtenir l’asile en Europe. Il fallait donc bien que j’étoffe mon dossier.
    - Vous avez donc menti ?
    - Bien sûr, Monsieur le président, je ne voulais pas que ma femme subisse ce sort pour de bon. - Je vous remercie, Monsieur, d’avoir bien voulu apporter votre témoignage devant la cour. Vous pouvez vous retirer. Ce sera tout pour aujourd’hui, Messieurs.
    Le président regarde sa montre, puis ses collègues. Il annonce au public que les débats sont ajournés jusqu’au surlendemain:
    - Nous, nous avons aussi nos affaires. Nos études d’avocat ne s’arrêtent pas pendant que nous sommes au service militaire. Nous sommes tous ici dans une armée de milice. Demain, nous retrouverons notre vie civile, avec tout ce travail qui nous attend. Après-demain, nous reprendrons l’audition des témoins.
    Je note que le public se sépare en deux files, quittant la salle par des portes différentes. Les deux groupes s’évitent à tout prix. Ils ont même l’air de se détester. Je serais pourtant bien en peine de dire qui sont les Tutsis, qui les Hutus.
    Sur le seuil du bâtiment, on est saisi par la vue qui s’étend de l’autre côté du lac sur le panorama des Alpes. Pendant la session, l’herbe du parc a été arrosée, le ciel nettoyé de ses nuages. On devrait se laisser aller à la beauté du paysage, au calme de notre lac, oublier le million de morts le long des grands lacs africains. On devrait...
    Demain ces juges vaqueront comme moi à leurs affaires quotidiennes, auront mille coups de fils à passer, du courrier électronique en retard. Ils se mêleront aux gens pressés qui ont à peine le temps de suivre au journal du soir ce qui se passe au Moyen-Orient ou en Afrique. Mais sur le principe, diront-ils, nous sommes tous d’accord, on devrait faire respecter les droits de l’homme.
    Le bourgmestre de la ville martyr attendra son sort en prison. De ma visite au tribunal militaire, je ne saurais tirer de conclusions universelles. J’admire ceux qui savent dire du premier coup d’oeil où est le bien où va le mal. Si je savais comment s’écrit le grand J de Justice, je n’hésiterais pas à le tracer. Malheureusement chez nous, le J sur le passeport voulait dire Juif. C’était le temps où la justice militaire était à la justice ce que la musique militaire était à la musique.
    Je ne peux me prévaloir que de cette hésitation – je l’appelle littéraire - entre le mensonge et son contraire qui n’est pas la vérité. Je raconte des histoires, j’écris des romans justement parce qu’il y faut plus d’un point de vue. Le héros n’est héroïque que par intermittence, sa vision du monde n’est jamais la seule, le lecteur se retrouve avec plusieurs vérités. Dans un roman, comme dans la vie, un Hutu peut être à la fois massacreur et compatissant, un Tutsi amoureux et sanguinaire. Ainsi s’éclaire le monde. Il n’en devient pas meilleur, mais c’est comme un premier pas vers une société qui refuse les divisions ethniques ou nationales.

    Je suis naïf bien sûr, mais pas au point de croire que la guerre disparaîtra. Au mieux, elle deviendra civile. Cet adjectif a plusieurs sens. Dans la Première guerre mondiale, le nombre de civils tués était de 5%, le reste étant des militaires. Désormais la proportion est inverse, les pertes des militaires ne dépassent plus 10% des victimes. Pour le reste, la guerre est civile. Civile aussi par antiphrase: les charniers d’exécutés sommaires ne manquent pas. Enfin elle devient civile parce que sous un conflit dit ethnique ou national, on reconnaît l’opposition des classes sociales.
    En toute modestie, je rêve d’un jour où les guerres se limiteraient à des querelles de voisinage, rapidement étouffées par des tribunaux civils comme celui qui surplombe la ville en pente. Nous savons traiter le droit de l’homme à l’échelle individuelle. A plus grande échelle, nous n’avons que la littérature.
    Quand je croise le regard du bourgmestre africain accusé de génocide, quand je m’imagine en juge militaire de mon pays, essayant de débrouiller sans mauvaise foi la vérité d’ici du mensonge de là-bas, je me refuse à donner des conseils sur l’application des principes.
    A la sortie du procès, j’attends à l’arrêt du bus. Deux groupes de futurs passagers se sont formés. D’un côté les Hutus, de l’autre les Tutsis. Je n’arrive toujours pas à les distinguer. Notre trolleybus arrive enfin, les deux groupes entrent par des portes différentes. A l’arrêt suivant, pour une vieille dame de chez nous, un Africain se lève dignement. Elle dit:
    - Merci, Monsieur, ça fait du bien de voir que les étrangers, eux au moins, sont polis !

    Je ne peux m’empêcher de me demander si c’est un Tutsi, ou un Hutu qui lui a cédé sa place.

    ( paru dans le quotidien Le Soleil, Dakar, 20.05.1999) 



    Daniel De-Roulet

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