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    En attendant Celan

    15 mars 1947


    Le poème que Paul Celan m'a lu hier, Tangul mortii, je l'ai fait lire ce soir à Mina, ma femme, qui a parue très impressionnée. Bien qu'elle me l'ait rendu sans un mot, son regard et le rythme de sa respiration en disaient long. Je ne le jurerais pas, mais tandis que je retournais à mon bureau, je crois bien l'avoir vue, dans le petit miroir du vestibule, qui essuyait ses yeux. Puis elle s'est dirigée lentement vers le meuble aux photos. Une fois dans mon bureau, j'ai relu d'autres poèmes de Paul, les poèmes allemands qui sont parus ce mois-ci dans la revue "Agora", et que Mina n'avait pu lire, parce qu'elle se refuse catégoriquement à lire l'allemand. Puis je les ai relus, et relus encore, jusqu'à ce que s'installe en moi l'impression de les avoir toujours connus. Je ne suis pas un spécialiste en poésie, loin de là, mais j'ai à nouveau eu l'impression, tandis que je relisais ces poèmes, de pénétrer un territoire dont je n'avais auparavant jamais soupçonné l'existence. Comme si les mots de Paul, qui pourtant désignent ici des choses et des objets quotidiens — des fenêtres, des plantes, des chevelures, des cruches, des miroirs — les faisaient exister, ces choses, d'une façon pour moi radicalement nouvelle. C'est assez difficile à expliquer. Cela relève peut-être d'une force évocatrice hors du commun, quelque chose qui a trait, dans ces poèmes-là, à la mélancolie, à la couleur vert sombre, à la pourriture qui affleure, à quelque chose d'instable, de corrompu, prêt à éclater avant de disparaître. Je ne sais pas. Dommage que Mina ne les ait pas lus. Elle aurait eu plus de choses à en dire que moi, car elle connaît la poésie, et elle sait en parler.

    Ces poèmes-là, Paul ne les a pas signés de son véritable nom, tout comme celui qu'il m'a lu hier. Il a inversé les syllabes, dégermanisé l'ensemble, et Anschel a disparu. Je peux sans peine imaginer pourquoi, bien qu'il ne m'en ait jamais rien dit. Mais je sais que Mina et lui ont souvent parlé ensemble de leurs positions respectives face à la langue allemande, et je sais qu'elles sont pour tous les deux intenables, déchirantes. Mina a résolu le problème, si l'on veut — car bien évidemment, rien n'est résolu, comment quoi que ce soit pourrait-il être résolu —, en décidant de ne plus lire une ligne, ne plus prononcer un seul mot d'allemand. Si bien qu'elle n'avait lu aucun poème de Paul, jusqu'à ce "tango de mort" que je lui ai donné à lire aujourd'hui, et dont la version allemande va paraître, m'a dit Paul hier, sous le titre de Todesfuge — titre que je préfère quant à moi: la fugue me paraît mieux convenir que le tango pour un tel poème. Je ne suis pas plus musicien que poète, mais il me semble qu'il y a dans le tango, même funèbre, un je ne sais quoi encore festif et séduisant, tandis que la fugue vous agrippe et vous entraîne très loin, dans un mouvement de mort, de fuite et d'oubli.

    Un mouvement répétitif, aussi, et c'est ce qui m'a d'abord frappé quand Paul m'a lu ce poème hier. Il l'a lu remarquablement, détachant avec soin, avec infiniment de précaution, chacune des syllabes, et ce qui s'est passé, c'est que cette lente scansion a eu sur moi un effet terriblement physique. Oui, j'ai réellement ressenti un trouble physique tandis qu'il lisait, un trouble plus fort que je n'aurais pu imaginer. Les mots — les motifs, je dirais — qui régulièrement revenaient, ces mots-là désignaient des fosses que l'on creuse, que l'on creusait, et ils revenaient comme les coups de pelle qui creusaient les fosses qu'ils désignaient, ils étaient à la fois la chose qu'ils disaient et le mouvement de cette chose, les coups de pelle creusaient et vidaient, rejetaient la terre, creusaient et vidaient et rejetaient encore, et les mots, les phrases, revenaient, creusaient le poème sans répit, sans rémission. Et la voix de Paul, son débit régulier, implacable. Je crois bien que lorsque Paul a fini, je suis resté interdit, comme après un étourdissement. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que je tremblais. Il y eut un long silence, que ne venait troubler que le bruit saccadé de ma respiration. Paul n'a rien dit, il s'est un peu redressé sur sa chaise, comme pour se réinstaller plus confortablement, puis il m'a fixé de son regard sombre et doux, toujours très amical. J'ai alors pensé que Mina serait bouleversée d'entendre un tel poème, aussi j'ai invité Paul pour ce soir. Il avait l'air tout à fait heureux d'accepter.

    A présent je me dis que je n'aurais peut-être pas dû laisser Mina lire le poème avant que Paul ne le lise lui-même. Je crois bien que si je le lui ai d'abord donné, c'était en quelque sorte pour la préparer, comme pour amoindrir le bouleversement qu'il va très certainement provoquer en elle. Mais il est possible aussi que l'effet n'en soit que plus fort, car à présent elle s'attend à ce que Paul va dire. Nous verrons bien. J'ai remis la revue "Agora" dans la bibliothèque, et j'ai rejoint Mina dans le salon. Paul ne saurait tarder. J'écoute la radio, c'est un quintette de Brahms, très enlevé. Mina regarde de vieilles photos de famille. Elle sourit à ses morts









    Christian Garcin

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