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    Stella (2)


    Pourquoi étais-je fatigué ce jour-là, je ne sais pas. Les premiers jours de vacances sont ceux où l'on décompresse, et c'est peut-être à cause de cela que j'avais l'impression d'avoir vingt kilos de plombs sur les épaules en arrivant à l'hôtel. Il faisait aussi une chaleur qu'une autre fois j'aurais qualifiée de magnifique et qui m'étouffait à ce moment. Arrivé dans la chambre, j’ai ouvert la fenêtre pour m'inonder de beauté et respirer un peu, mais la seule envie que j'ai eue, c’était d’aller m'asseoir sur la terrasse de l'hôtel et d'y boire un verre d'orangeade glacée.

    Ce que je fis.

    Qu'elle est belle cette petite terrasse sans prétention ! Elle est tout ce que j'aime. Une vigne folle court le long d'un grillage rouillé, tendu au-dessus de nos têtes, et nous prodigue une ombre providentielle. D'un côté, elle donne sur la façade du petit hôtel aux murs blancs et aux volets bleus, et, de l'autre, sur le petit port étonnamment vide ce jour-là. Muriel était assise à côté de moi, muette, perdue dans la contemplation du paysage. Moi, je n'entrouvrais les yeux que pour porter à mes lèvres la portokalada glacée.

    Malgré mon épuisement, j'étais bien.

    Ce n'était pas vraiment silencieux. Les cigales s'en donnaient à coeur joie, de temps en temps un caïque sortait du port pour aller poser ses filets et envahissait le port du doug-doug régulier de son vieux moteur, des cris d'enfants, des aboiements de chien, mais, couvrant ce bruit de fond habituel de la vie d’un petit port grec, des éclats de voix venaient d'un autre côté de la terrasse. Elles ont attiré mon attention, pas par curiosité, mais par plaisir, parce qu'elles étaient les premières voix grecques de ces vacances. Les mots traversaient mon esprit au ralenti sans que je leur donne du sens, jusqu'au moment où je me suis rendu compte que ces personnes jouaient aux cartes, et c'était là l'origine de cette discussion animée. La curiosité m'a pris et je me suis amusé à essayer de comprendre ce qui se passait, juste en les écoutant. Ces personnes qui ne devaient pas être de première jeunesse jouaient à la belote.

    Soudain, il y eut un silence, celui où chaque joueur découvre son jeu. Les cartes ne devaient pas être fameuses puisque l'un après l'autre chaque joueur lance un "tipota" (rien) soupirant. La quatrième voix était une voix féminine, une voix éraillée de vieille fumeuse. Quand ce fut à son tour de parler, son jeu ne valant pas le coup, elle adressa à son équipier: " Tipota, Panayotis ! ".

    Les après-midi d'été de mon enfance chez ma grand-mère, plus de 40 ans plus tard, remontaient par vagues. Des larmes que je ne pouvais pas retenir coulaient sur mes joues. Je pleurais en silence, rempli de cette nostalgie douloureuse que les Grecs appellent "lactara", un mot qui n'existe pas en français.

    Je ne suis pas allé demander si la dame qui avait parlé s'appelait Stella.



    Armand Arapian

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