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    Stella(1)

    Dès que j'ai commencé à comprendre les mots, j'ai su qu'une partie de ma famille était originaire du berceau de notre culture, la Grèce. Mais ce n'est pas pour autant que ma mère nous parlait grec à la maison. Mon père, arménien, ne comprenait pas un mot de la langue d'Homère, aussi, pour éviter d'éventuels conflits, à la maison, nous parlions français. C'était aussi une manière de s'intégrer plus facilement. Hélas, les yeux aveugles de mes parents ne s'étaient pas rendus compte que pour une intégration "facilitée", il aurait fallu aussi changer mon visage.
    Stella Pétridès, ma grand-mère

    C'est pour cela que je ne parlais, enfant, pas un mot de grec. La seule occasion que j'avais d'écouter cette langue m'était donnée par ma grand-mère, Stella, qui ne parlait que grec avec moi, bien que sachant parfaitement parler français. Elle était arrivée en France en 1918...

    Nous passions les longues vacances d'été chez elle, à la "campagne", dans sa villa que mon grand-père, que je n'ai jamais connu, avait appelée "Acropolis", à huit kilomètres du centre ville de Marseille. A l'époque, c'était encore la campagne... En bonne Grecque qu'elle était, elle faisait la sieste tous les après-midi, nous laissant, à mon frère et à moi, l'occasion d'expérimenter un espace de liberté qui est aussi une autre histoire. Seulement, vers 16h30, il fallait être là pour le goûter et la partie de belote avec Monsieur Panayotis, un voisin qui était étrangement toujours là. Personne ne saura jamais s'il y a eu quelque chose entre eux, et en plus, ce n'est pas le sujet de cette histoire. Donc, nous jouions à la belote, mon frère et moi en français et Stella et Panayotis en grec. C'était des moments très étranges.

    Le temps a passé, bien sûr. Je suis rentré en 1969 au Parti Communiste Français, et mon rêve était de visiter un pays communiste, de côtoyer le “paradis”. En juin 1973, j'avais tout juste 20 ans, j'ai pris la décision d'aller voir comment c'était. Le pays choisi a été la Yougoslavie de Tito. J'entraînais dans cette aventure mon grand copain Christian qui n'était pas communiste, mais qui avait envie de prendre l'air, mon frère Richard et Suzanne, la mère de ma première fille.

    Nous voilà partis en mobylette, oui, en mobylette, un beau jour du mois de juillet. Après 8 jours d'un voyage passionnant, mais éreintant, nous avons décidé de nous arrêter dans un petit village près de Split, sur la côte adriatique. Cela ressemblait au paradis auquel je m'attendais. Mais pour cause de pêche interdite, ce dont nous étions loin de nous douter puisque notre meilleur client était le policier du villlage lui-même, nous nous sommes retrouvés au poste de police trois jours plus tard. Après un marchandage héroïque d'une amende qui a dû aller directement dans la poche du même policier, mes opinions politiques ont été salement ébranlées. Pas question de retourner à Marseille. La décision unilatérale et suivie par la majorité a été prise: nous irions voir chez les fascistes comment c'était, c'est-à-dire en Grèce, à l'époque encore gouvernée par les colonels

    Nous voici donc au poste frontière d'Evzoni. Le douanier me demande nos papiers, je les lui donne, et en me les rendant, il me souhaite la bienvenue et de bonnes vacances en Grèce. Je le remercie.... en français. Mes amis me regardent et me demandent ce que le gars avait dit. C'est là que je me suis rendu compte que je comprenais le grec directement, sans avoir besoin de le traduire dans ma tête !!! C'était le résultat des parties de belote avec Stella et Panayotis...

    Me voilà donc comprenant une langue et incapable de la parler ! De retour en France, j'ai acheté une méthode et j'ai appris tant bien que mal à me "débrouiller" en grec, et maintenant, trente ans plus tard, même si je comprends beaucoup mieux que je ne m'exprime, je peux dire que je parle la langue de Stella et Panayotis.

    La rencontre avec la Grèce de mes ancêtres a été une pierre angulaire dans ma vie. Sans la Grèce, je ne serais pas ce que je suis, je n'aurais jamais su ce que c'est que d'avoir du soleil dans la tête, ni le bleu de la mer. Bien sûr, il y a la mer et le soleil à Marseille, mais ceux de là-bas discutent en grec, comme Stella et Panayotis.


    Armand Arapian

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