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    Les loukoumades

    Cela devait se passer dans les années 1960 ou 1961, Richard devait donc avoir six ans ou sept ans. Et moi un an de plus. C'était l'été, ou peut-être pendant les vacances de Pâques, chez notre grand-mère Stella (Mamie), à la villa Acropolis, à Fondacle, dans la banlieue marseillaise. Nous passions nos vacances "à la campagne". La veille, Mamie avait préparé la pâte pour faire des "loukoumades", petits beignets grecs de pâte levée, servis avec un filet de miel. Un vrai régal! La veille, parce que la pâte devait lever toute la nuit. C'était pour nous, enfants, quelque chose de magique. Le lendemain, Maman était là, seule pour une raison que j'ignore. A cause des odeurs d'huile, la friture se faisait dehors dans le jardin. Il y avait un réchaud à gaz, posé par terre, avec, sur la flamme, la friteuse remplie d'huile bouillante. J'ai le souvenir d'un réchaud style Camping Gaz, mais évidemment cela n'existait pas encore. Je pense plutôt que cela devait être le réchaud de plein air sur lequel on faisait boullir la lessiveuse.

    Richard, ce jour-là, je devrais dire comme d'habitude et pour une raison que j'ai oubliée, était de mauvaise humeur. Maman disait qu'il était "grognon". Richard n'arrêtait pas de mettre à l'épreuve les patiences de notre mère et de Mamie. Chaque fois qu'un beignet tout rond et tout doré sortait de la friteuse, il voulait le manger immédiatement, malgré les interdictions maternelles et grand-maternelles. Personnellement, même si j'en avais l'eau à la bouche, je me gardais bien de rentrer dans son jeu, bien conscient des terribles conséquences que cela aurait pu engendrer.

    Ce qui devait arriver arriva. Ma mère, à bout de patience et certainement pour montrer à Mamie qu'elle était maîtresse de la situation, ordonna à Richard d'aller dans sa chambre et, dans la volée, sentence suprême, le priva de loukoumades.

    Richard éclata en sanglots sonores, et parti s'enfermer en claquant violemment la porte derrière lui.

    Je me rappelle du silence qui a suivi. D'abord on n'entendait plus les grognements de Richard, mais aussi, devant la lourdeur et la démesure de la peine, les deux femmes se taisaient. Moi, sachant que je risquais, au moindre faux pas, de voir passer à mon tour sous le nez les délices dorés, je me faisais très discret.

    Le saladier était plein. Mamie l'amena à la cuisine, recouvrit de miel liquide les petites boules, et posa le tout sur la table de la salle à manger, suivie en procession affamée par deux générations.

    Soudain, la porte de la chambre de Richard, qui donnait sur la pièce, s'ouvra violemment, et, avec un hurlement de rage, dont, 50 ans plus tard, j'entends encore les déchirements, Richard se précipita sur le saladier plein de beignets sucrés, y enfonça les deux mains, en prit une énorme poignée et, en hurlant de plus belle à cause de la brulure du butin, retourna dans sa chambre en laissant derrière lui les traces dégoulinantes de son larcin. La porte se referma avec grand bruit. Les cris de bête cessèrent parce qu'on ne peut pas crier la bouche pleine. Dix secondes plus tard, on entendit le verrou intérieur se fermer.

    Maman, paralysée par cette scène mais, je pense, soulagée, se mit à rire, Mamie aussi. Moi, je riais moins, parce que le saladier s'était vidé de moitié: celui qui en aurait mangé le plus finalement, c'était bien mon frère, puni certes, mais grand triomphateur.


    Armand Arapian

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