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    Dans les limbes avec Pessoa

    3 mars 1915


    Comment expliqueriez-vous cela, m'a soudain demandé Fernando Pessoa, comment expliqueriez-vous le fait que d'autres gens peuvent exister? J'eus un bref instant d'hésitation. Cela ne s'explique pas, ai-je finalement répondu, il me semble que cela est, un point c'est tout.


    Nous marchions lui et moi côte à côte dans la rua dos Douradores, nous dirigeant à pas assez rapides vers un restaurant qui possédait au-dessus de la salle principale une autre salle à l'entresol, plus petite, où nous avions nos habitudes. J'avais une légère envie de poivrons, et lui d'omelette aux oignons, m'avait-il dit. Nous avions surtout besoin de calme et de tranquillité, que nous savions pouvoir trouver dans la délicate fadeur de cette salle au confort discret, très peu fréquentée, sans trop de charme ni d'afféterie.

    Oui, mais au fond de vous-même, a insisté Fernando Pessoa, en votre âme et conscience — il articulait avec soin —, parvenez-vous à admettre véritablement l'existence de quelqu'un d'autre, à admettre qu'il y ait d'autres consciences que la vôtre? Je peux bien sûr concevoir, a-t-il continué sans me laisser le temps de répondre, que ce passant là-bas — il fit un geste du bras en direction d'un gros bonhomme à béret qui portait une valise minuscule — est un être vivant, mais il ne m'est pas plus proche, et même moins, que certains êtres imaginaires que l'on trouve dans des romans ou des pièces de théâtre, par exemple. Ainsi son existence a-t-elle moins de réalité que celle d'un héros de papier. Autant dire que pour moi, a-t-il conclu, il n'existe pas réellement.

    Je convins du fait qu'il s'agissait là d'une vraie question, mais qui ne possédait sans doute pas de réponse satisfaisante, comme toutes les vraies questions. Nous étions arrivés. La petite salle de l'entresol était vide, comme nous l'espérions. Pessoa ôta son chapeau, son manteau, et s'installa face à moi. Il voulait me parler, me dit-il, du deuxième numéro de sa revue, Orpheu. Il était un peu plus de sept heures. Il alluma une mince cigarette, rangea le paquet, se ravisa, m'en proposa en s'excusant d'avoir oublié, se souvint que je ne fumais pas, eut un petit sourire, essuya ses lunettes à l'aide d'un mouchoir très fin, et demeura sans rien dire durant quelques minutes. Je ne disais rien non plus. J'examinais son visage ovale et terne, lisse, assez peu expressif pour tout dire — sauf les yeux: deux yeux extraordinairement vifs et mobiles, des yeux de myope habitués à observer sans répit. "J'apprends à voir", m'avait-il dit un jour. Cette phrase un peu étrange, j'avais pu la comprendre sans peine. Il n'y avait qu'à le regarder regarder: rien ne semblait devoir lui échapper. Cependant jamais son regard ne paraissait pesant ou indiscret, même si à la vérité il l'était un peu. Il semblait intéressé au plus haut point, voilà tout.

    Nous commandâmes des poivrons frits et une omelette. Le serveur était efficace et discret, comme à l'accoutumée. Il eut un bref mouvement de tête et s'éclipsa sans un mot. Presque simultanément, deux couples firent leur apparition dans la salle, et Pessoa et moi eûmes une même petite moue de dépit — presque imperceptible, à vrai dire. Nous étions heureux vous et moi d'être seuls à dîner, murmurai-je en me penchant vers lui, et voilà que ce petit bonheur s'est évanoui. Et en guise de boutade j'ajoutai: Même s'ils n'existent pas vraiment...

    Mais il n'avait pas entendu ma dernière phrase. Il s'était un peu retourné et observait les deux couples, deux hommes jeunes et élégants, deux femmes assez belles et apparemment radieuses — des amoureux. Il les observait sans nulle gêne, d'une façon qui eût pu paraître tout à fait inconvenante, mais les couples semblaient ne pas nous avoir vus — ou plutôt ils nous avaient aussitôt rejetés, tout préoccupés qu'ils étaient de leurs exclusives présences, dans le néant d'où pour eux nous venions. Pessoa se retourna alors vers moi, qui faisais mine de m'intéresser au décor peint d'une assiette disposée sur le mur — une maladroite reproduction des Aveugles de Brueghel —, et me dit doucement: Savez-vous ce qu'ils deviendraient s'ils se connaissaient vraiment, s'ils pouvaient voir dans l'âme l'un de l'autre? D'intimes étrangers, des ennemis implacables. Et il ajouta: Heureusement il y a les masques.

    A cet instant je me souvins d'une conversation que nous avions eue quelques jours auparavant, lui affirmant qu'on n'aimait jamais quelqu'un mais uniquement l'image plus ou moins idéale qu'on s'en forgeait, ce qui au bout du compte revenait à s'aimer soi-même, moi soutenant que l'amour vrai consistait justement à aimer l'autre pour ce qu'il était, non pour ce qu'on voulait qu'il fût — ce qui, j'en convenais volontiers, était extrêmement difficile. Je m'apprêtais à répondre quelque chose, mais Pessoa continuait, tout en me regardant avec un très léger sourire:
    Dans les limbes, mon cher... Les petits bonheurs pressentis et non advenus ne meurent pas vraiment, ils finissent dans les limbes, à mi-chemin entre ici et nulle part. C'est là que se trouve le nôtre, celui dont vous parliez.
    Je lui souris aussi. Alors allons-y, dis-je sans trop savoir pourquoi, allons donc les rejoindre, ainsi rien ne se sera passé, et nous aurons à nouveau notre tranquillité.


    Il y eut un silence. Fernando Pessoa semblait réfléchir intensément. Il se pencha vers moi, par-dessus la table. Mais... nous y sommes, murmura-t-il en me fixant de ses petits yeux vifs encerclés de lunettes. Nous n'avons même jamais été ailleurs.

    Puis il recula vers le dossier de sa chaise, car le serveur avait fait son entrée, nos deux plats à la main. A la table d'à côté, les deux couples riaient à gorges déployées.


    (photo: Christian Garcin)




    Christian Garcin

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