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    Le rire de Bernhard

    12 février 1987

    Nous avons tant ri l'autre jour devant le BurgTheater, lui et moi debout sur le trottoir, ne pouvant endiguer la succession des saccades féroces qui nous envahissaient peu à peu, nous pliaient parfois brutalement vers l'avant comme pour contenir cet afflux d'hilarité déchaînée qui nous assaillait, incapables de proférer un son autre que quelques hoquets spasmodiques que nous dissimulions sous de petits gémissements, redoublant d'hilarité devant la mine des passants qui nous voyaient sans doute tous deux comme ivres et fous alors que nous n'avions pas bu la moindre goutte (quant à la folie, je ne sais pas), ne sachant ni lui ni moi comment interrompre cette authentique aliénation, au vrai sens du mot, puisqu'aussi bien nous n'étions plus vraiment nous-mêmes mais soudain d'étranges bonhommes soumis à quelque force inmaîtrisable, piétinant sur place sans raison, nous tournant par moments le dos, les yeux emplis de larmes, les mains bien enfoncées dans les poches du manteau, comme pour respirer ailleurs et reprendre une attitude plus digne, mais ne résistant pas aux vagues de rires qui nous secouaient comme des pantins sans volonté — nous avons tant ri l'autre jour, qu'avant finalement de parvenir à nous séparer tout en essuyant du revers de nos manches les larmes que nous n'avions pu réfréner, Thomas Bernhard et moi avons convenu de nous revoir ce matin au Bräunerhof, où il a ses habitudes.

    Il y est arrivé largement en avance, puisqu'il était déjà là lorsque j'ai franchi la porte (j'étais moi-même en avance). Il était attablé près de l'entrée et lisait le Monde. Il y avait aussi sur sa table le Corriere della Sera, le Times, et le Frankfurter Zeitung. Il m'a salué et m'a demandé quelques minutes, sans doute le temps de finir l'article qu'il était en train de lire. Il portait un costume foncé avec une cravate assortie. Il avait l'air très sérieux. Je le lui ai dit, il m'a regardé par-dessus ses lunettes et m'a dit avec un petit sourire: Mais je suis toujours sérieux. Il ne m'arrive absolument jamais de n'être pas sérieux. Il faisait bien entendu référence à ce fou-rire devant le BurgTheater, me suis-je dit. Ou bien à la requête qu'il venait de me présenter, ce qui était donc une manière de la réitérer. Ou bien il faisait référence aux deux. Ce fut là ma conclusion, et je me tus. Je commandai un café.

    Tandis que Thomas Bernhard ne quittait pas des yeux son journal, j'observais autour de moi la clientèle du Bräunerhof, y cherchant peut-être une tête connue, un artiste, un journaliste. Je me souvenais qu'un jour ici-même Bernhard m'avait dit qu'il lui était arrivé de passer l'essentiel de ses journées dans ce café, notamment à l'époque où il faisait repeindre son appartement. Certains clients du café faisaient alors mine de ne pas le voir, m'avait-il dit, ou préféraient sortir lorsqu'il entrait. Mais ceux-là revenaient toujours, et lui se trouvait encore là. Alors ils faisaient eux aussi mine de ne pas le voir. C'était très amusant, m'avait-il dit. Vraiment très amusant. Et je me souviens qu'il avait poursuivi, se penchant un peu vers moi, yeux plissés, sourire amusé: Mais chacun fait ce qu'il veut, n'est-ce pas. Critiques littéraires, artistes, écrivains de métier, que font-ils? Ils s'habillent en gris, portent des bonnets ou n'en portent pas, portent des bretelles ou n'en portent pas, ils fument un cigare, un autre, parlent de choses et d'autres, de livres, de femmes, ne connaissent rien ni aux uns ni aux autres, réclament une subvention à l'Etat, puis ils pondent un article, un livre, une conférence, et s'endorment le soir dans des draps propres, le sentiment du devoir accompli. Sinistre et hilarant, avait-il conclu l'air tout à fait enjoué, sans guetter le moins du monde mon approbation.

    Les cafés arrivèrent. Bernhard laissa son journal et me demanda si j'avais bien dormi. Je répondis que oui. Lui aussi avait bien dormi, me dit-il, mais pendant très peu d'heures. Les ambulances... Il laissa sa dernière phrase en suspens et me fixa l'air amusé. J'aimais beaucoup son regard, à la fois lucide, moqueur et désabusé, un rien agressif — un regard qui par avance désamorçait tout. De même lorsque nous parlions ensemble, cette perpétuelle lueur ironique dans ses yeux me laissait parfois supposer que ce que je lui disais était instantanément dépouillé de toute espèce de gravité — pour peu que d'ailleurs il y en eût —, était laissé à nu, démystifié, vite dérisoire.

    Un homme a tué sa femme hier parce qu'elle voulait l'empêcher de voir un match à la télé, me dit-il soudain. Un autre a hurlé pendant deux heures puis s'est tué parce que sa femme ne lui avait plus parlé depuis six mois. Une femme a étouffé son bébé parce qu'il pleurait trop fort. Et voilà pour les ambulances. Comment voulez-vous dormir dans tout ce vacarme?

    Tandis que Bernhard souriait, la tasse maintenue juste devant ses lèvres, Paul entra dans le café et dans un grand remuement d'air vint s'asseoir à notre table. Nous y restâmes presque deux heures, à parler et à rire beaucoup, Paul jouant à la perfection de sa voix de baryton, moi singeant tel ou tel qui entrait ou sortait, et Bernhard faisant comme à son habitude de grands gestes comiques.




    Christian Garcin

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