|
|
Attente sous un sac vide
Considérons l'attente. Ce temps dilué qui espère voir se concrétiser un désir. Les heures passent, les jours, les mois, et ce ou celui/celle qu'on attendait ne se présente toujours pas. Je guette ou loin, je fais semblant d'oublier ce que j'attends et j'y parviens dans le court laps de temps de l'oubli. Mais jamais très éloignée, l'attente s'annonce et paralyse bientôt tous mes systèmes de pensées (comme si un seul ne suffisait pas). Paralysie générale. Grève totale au service de l'attente. L'inactivité l'amplifie, elle est la cause même de cette inactivité, puisque ce qui doit advenir seul importe, et qu'il n'y a pas matière à attendre autre chose qu'elle même, c'est à dire l'attente. Un évènement doit arriver, aucun doute, victoire ou défaite, espérance récompensée ou déception amère. Mais mieux vaut-il une réponse que d'attendre encore 107 ans que quelque chose arrive et dont on ne peut se passer ? Jusqu'à ce qu'on oublie qu'on attendait ! Mais à ce moment là, n'oublie-t-on pas le reste également ? Le lieu même de l'attente, et qui attend, c'est à dire soi ?
Considérons l'impatience. Variante d'une attente intolérable dont on aimerait accélérer le processus. Attendre moins, attendre plus vite, donc ne plus attendre. Vue comme cela l'attente est infinie, aucune moitié de temps ne satisfera mon attente, puisque qu'à force de couper le temps en deux, dans l'espoir que l'autre moitié parvienne à résoudre l'attente, j'aurai toujours des moitiés de moitiés, et donc l'infini jamais résolu de l'attente. Alors j'essaye d'accélérer le temps lui même, de le faire passer plus vite en l'occupant, en essayant de combler l'attente et même de court-circuiter l'attente pour qu'elle ne soit plus réduite à du temps qui reste à venir, en devenir, mais à du temps qui ne s'estime plus qu'en terme de compte à rebours final.
La patience n'existe pas. Sinon le vide. Mais on devrait. Mais on ne peut pas. Alors on ne fait rien. On attend sous un sac vide pour se persuader qu'on n'attend plus. Mais on attend quand même. En calme. Donc presque mort. Asphyxié avant la réponse, avant la fin. La fin avant la fin, le rien qui précède le vide. Ou l'inverse puisque cela ne veut plus rien dire. C'est l'absurdité de la patience. Elle s'oublie elle aussi, et se persuade en quelque sorte qu'il n'y a rien à attendre, que tout finira par arriver. Si pas d'impatience, pas d'attente, et donc passer à autre chose. Mais si on n'a pas envie de cela, on met la tête sous un sac vide et on meurt. On meurt, on rit. Parce que l'oxygène se fait rare mais aussi parce que l'absurde fait rire. Idiot de patienter pour rien; idiot d'attendre alors qu'il y a mieux à faire. Si j'attends c'est que je ne suis plus en train de faire ce pour quoi j'attends. J'ai donc un temps de retard. En retard d'une attente, alors que je pourrais la précéder pour l'annihiler. Tuer l'attente. C'est elle, oui, c'est elle qu'il faut mettre sous un sac vide. Je prépare l'attente suivante en la précédant. Et l'ancienne se termine avant que j'ai pu finir ce pourquoi la prochaine naîtra. On appellera cela le paradoxe de l'attente assassinée sous un sac vide.
Pas sûr que tout cela soit très logique. Mais je viens d'occuper ainsi l'espace de quelques minutes précieuses qui me rapprochent imperceptiblement de la fin de l'attente. L'attente de quoi ? Je préfère ne plus y penser.
David Collin
imprimer ce texte texte en plus grosses lettres |
|