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    Les fantômes de Segalen

    26 septembre 1910

    Je ne connaissais pas le personnage que j'ai croisé hier en me rendant chez Victor Segalen. Nous étions convenus de nous retrouver chez lui après dîner pour que je lui montre les quelques photographies que j'ai prises pendant cette longue expédition qui nous a conduits, avec Gilbert de Voisins, pendant plusieurs mois dans les régions immenses, désertiques et quasiment inexplorées du centre de la Chine — jusqu'aux portes de ce Tibet où nous ne sommes jamais allés. Vers vingt heures j'ai pris le chemin de sa maison, qui n'est pas très loin de la mienne: nous habitons tous deux dans l'ancienne ville tartare, au nord de la Cité Interdite (ou plutôt la "Ville violette Interdite", comme disent les Chinois). Segalen m'a souvent parlé de sa fascination pour ce centre immense et mystérieux d'un pouvoir à l'agonie, aujourd'hui à peu près inexistant, et naguère si puissant. Le nombril d'un monde millénaire est à deux pas de chez nous, m'avait-il dit un jour, et c'est un lieu déserté, où ne se croisent que quelques ombres qui reproduisent mécaniquement des rites révolus. Je lui avais rétorqué que de la Chine aux Marquises, il semblait avoir toujours été attiré par ces sortes de crépuscules que sont les mondes en voie de disparition. Il s'était contenté de sourire finement, à la fois réservé, ironique et distant, comme toujours. 

    La maison de Victor Segalen est une maison typiquement chinoise, sans étage, avec les boiseries peintes en rouge, le toit relevé aux angles, et de grandes baies à croisillon de bois sur lesquels sont collés des papiers huilés et presque transparents. En franchissant le seuil, j'ai croisé une ombre rapide qui m'a salué machinalement. Dans l'obscurité je n'ai pas eu le temps de la détailler, mais j'ai reconnu un jeune Européen habillé à la chinoise, apparemment brun, et d'assez grande taille. Un domestique m'a alors conduit jusqu'au bureau de Segalen. Il m'y attendait, mince et élégant comme à l'accoutumée, petits lorgnons et cravate de soie. Il déchiffrait je ne sais quel texte d'un air appliqué — plus tard il me dirait qu'il s'agissait d'un poème qu'il venait d'écrire, lui qui n'en avait jamais écrit auparavant. En pénétrant dans ce bureau, face à ce grand vase encombré de fleurs blanches et derrière lequel plusieurs rangées de livres couraient le long du mur, j'ai repensé à ces étranges soirées où, perdus sous les étoiles dans le centre immense du pays, à mille lieues d'une ville ou d'un quelconque bourg, entre l'odeur du bois brûlé et le souffle rauque des chameaux, nous parlions de poésie, et lui me disait son rejet d'une poésie qui fuirait la réalité, sa méfiance à l'égard de la rêverie, et sa certitude qu'il n'y avait pas de vie hors de la vie réelle. Ses propos, si sensés dans un environnement tellement étranger, très éloigné de tout ce qui jusqu'alors était pour moi la seule réalité, avaient fait sur moi forte impression: tout, dans ces instants, me paraissait alors inconnu, solide, et vrai.

    Il se leva et me salua en souriant. Au bout d'un moment je lui demandai qui était l'inconnu que je venais de croiser. Il me dit qu'il s'agissait d'un certain René Leys — ce qui est d'ailleurs un pseudonyme, précisa-t-il. Sur le moment, il ne voulut pas m'en dire plus, et nous passâmes la soirée à boire un peu, parler de stèles et de tombeaux, et regarder quelques photos de roches brunes, de grands ciels et de visages intrigués. Puis, au moment de prendre congé, je voulus en savoir plus sur ce René Leys. Et ce que me dit alors Segalen, debout dans l'entrée, juste sous la lanterne, n'en finit pas de m'étonner. Comment un si jeune Français pourrait-il avoir été à la fois confident de l'ex-Empereur, amant de l'Impératrice, et organisateur de la Police Secrète? Pour ma part je balaierais tout cela d'un revers de la main, mais Segalen pourtant a l'air de le prendre plutôt au sérieux. Or j'ai confiance en Segalen, je connais sa finesse intuitive et son intelligence. Je lui ai demandé si, tout de même, il ne pensait pas qu'il s'agissait d'un mystificateur. Il m'a répondu qu'il n'en savait rien, et que dans ce cas il ne serait, à tout prendre, que le reflet d'un monde double et insaisissable, celui qui était en train de se décomposer lentement sous nos yeux. Mais vous avez raison, a-t-il ajouté en souriant: peut-être qu'en réalité, René Leys n'existe pas. 

    Nous nous sommes salués, et je suis sorti dans la nuit pékinoise, dense et odorifère. J'étais assez troublé. Je me disais que si la réalité n'était pas illusoire comme le supposent certains Orientaux, elle ne se limitait en tout cas certainement pas au monde des phénomènes. J'ai voulu marcher un peu avant de rentrer chez moi. J'ai longé le rempart nord de La Cité Interdite, devant la Colline de Charbon, puis suis redescendu le long du rempart Ouest. Le canal était envahi de brume. Tout était silencieux, plongé dans un silence fantomatique, que rien ne viendrait troubler d'ici longtemps, sans doute. 

    Christian Garcin




    Christian Garcin

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