Sabato et son double
Hier j'ai vu le fantôme d'Ernesto Sabato.
Je l'ai tout de suite reconnu avec ses grosses lunettes, son crâne chauve, sa moustache, ses favoris blancs, et sa canne en bois. Je voyais bien à son accent typiquement argentin qu'il ne pouvait pas être roumain. Ce qu'il prétendait être.
-Je ne peux pas être le fantôme de Sabato, me dit-il, puisque Sabato est vivant. 98 ans cette année.
J'avais à faire à un Sabato rajeuni d'une petite vingtaine d'année.
-Vous êtes son double, répliquais-je sans me démonter, sûr d'avoir démasqué le grand écrivain.
-Non. Mais je suis aussi écrivain. Pas grand. Mais quand même un écrivain respectable. C’est à dire irrespectueux et libre. Et rou-main, conclut-il en insistant bien sur les deux syllabes du mot roumain. Mon nom est B.D.
Je fis semblant de le croire.
-J'ai beaucoup aimé vos trois romans. Surtout le Tunnel, m'aventurais-je.
On s'embarque pour des terres lointaines, on cherche la nature, on est avide de la connaissance des hommes, on invente des êtres de fiction, on cherche Dieu. Et puis on comprend que le fantôme que l'on poursuit n'est autre que Soi même, me récita-t-il.
-Vous voulez dire que....?
-C’est une citation de Sabato, coupa-t-il. Elle est faite pour vous.
-Pour moi ? Répondis-je étonné et presque inquiet de la tournure métaphysique que prenait notre entretien.
-Pour vous. Ne vous est-il jamais arrivé de vous demander si vous n'étiez pas le fantôme que vous pourchassez. Si ce n'est pas VOUS le fantôme dans cette histoire ?
-Je n'y avais pas pensé, ânonnais-je, hébété par ma transparence naissante.
-Regardez-vous, vous êtes tout pâle, mangez donc quelque chose !
Sabato me regarda encore une minute par dessus ses grosses lunettes brunes. Haussa les sourcils, et s'en alla tambour battant en direction du buffet.
David Collin
imprimer ce texte texte en plus grosses lettres |