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    L'apparition

    C'était un beau dimanche de mai. Un dimanche comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Une espèce de jour de fête, la fête de la vie, la fête de la sortie d'un hiver, ou plutôt un état de fête sans fête, une attente de fête, l'état d'un esprit confus et joyeux qui attend sans trop oser espérer. Il devait être 17 heures quand une envie forte d'été m'a pris au ventre. Il avait fait chaud toute la journée, l'eau du lac ne devrait pas être trop froide et peut-être même assez tiède pour autoriser un premier bain d'été. Muriel et moi avons donc pris les vélos, et les maillots au cas où, pour aller faire une ballade de fin de journée au bord du lac. L'air était doux, c'était un régal, j'ai même avalé mes premiers moustiques en riant dans les descentes.

    Sur la plage, il n'y avait personne. J'avais chaud, l'exercice m'avait fait circuler le sang et j'étais bien décidé à faire un plongeon, d'autant plus que les galets, bons tièdes sous mes pieds, laissaient présager d'une eau délicieuse.

    Elle ne l'était pas. *

    Elle était même glaciale. Muriel dormait au soleil, je n'avais même pas la motivation de son regard pour aller plus loin dans mon aventure aquatique. Je suis quand même arrivé à rentrer dans l'eau jusqu'à la taille, et puis, millimètre par millimètre, le niveau est monté jusqu'à la poitrine. Le froid avait-il anesthésié mes sensations, ou ma peau s'était-elle habituée, si je ne bougeais pas, la pince de glace sur mon corps se relâchait. Au point où j'en étais, ç'aurait été bête de ne pas me mouiller en entier, au moins pour le raconter.

    C'est ce que j'ai fait. Mais quel calvaire ! Le froid pénétrait, perfide, par les articulations et j'arrivais à peine à faire de courtes brasses. D'habitude, les jours d'eau tiède, je fais le tour des bouées qui délimitent un espace interdit aux bateaux, mais là, je ne pensais pas pouvoir faire mieux qu'un aller retour jusqu'à la bouée la plus proche, à une centaine de mètres du bord. J'avais cependant si froid qu'au bout de trente misérables mètres, je me dis que c'était de la folie de continuer, et j'étais sur le point de faire discrètement demi-tour puisque Muriel dormait quand une chose extraordinaire est arrivée.

    La raison de cette sensation de fête qui ne m'avait pas quitté de la journée m'est soudain devenue très claire. Si claire que - était-ce l'afflux exagéré d'oxygène dans mon cerveau congelé ? - Ségolène m'est apparue. Non, pas une apparition comme la sainte Vierge à Bernadette Soubirous , mais la concrétisation d'un espoir fou que j'avais depuis des jours et des jours, la certitude qu'un beau sourire de femme allait remplacer ces dinosaures auxquels je ne me suis jamais habitué. Ségolène, elle, attendait le résultat des urnes, et moi j'allais faire demi-tour ? Non seulement j'allais continuer, mais si j'arrivais jusqu'à la bouée, elle serait élue. Pour sûr !

    Alors, malgré les pinces douloureuses du froid sarkosiste qui me coupaient les bras et les jambes en deux, malgré le manque d'air sarkosiste qui faisait exploser mes poumons, malgré cette eau sarkosiste qui essayait de m'engloutir à chaque brasse, j'ai continué et j'ai continué. A une dizaine de mètres sur ma gauche, j'avais pour escorte trois grèbes huppés, élégants et souriants, comme Ségolène, ils semblaient m'encourager de leurs petits cris aigus. Devant moi, un canard sarkosiste fuyait à mon approche. Oui, j'avais l'avenir de la France sur les épaules.

    Je soufflais comme un vieux phoque, à mi-chemin, en tournant autour de la bouée. A ce moment là, un coup de klaxon entendu au loin s'est transformé en une fanfare de trompettes d'Aïda, entonnant une Marseillaise débridée. Oui, j'allais y arriver, oui, pour Ségolène, pour la France ! Totalement anesthésié par le froid, je ne sentais plus mes mains, mes jambes se paralysaient lentement, mais j'ai nagé jusqu'au bout, sans flancher.

    En sortant de l'eau, titubant, j'étais rouge comme une écrevisse, rouge comme au fond de mon utopie, rouge et fier de mon acte patriotique. Muriel dormait encore.

    Ségolène était élue.




    Bevaix, le 15 mai 2007






    * La mer est plus belle que les cathédrales, Debussy


    Armand Arapian

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