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    Chutes

    Il est fréquent en hiver de chuter sur le verglas, de se laisser surprendre par la glace, qui parfois invisible, vous entraîne dans d'étranges acrobaties loufoques dont vous essayez de ne rien laisser paraître. Et plus vous tentez de faire comme si vous contrôliez la danse, plus cela se remarque. Les plus sérieux ont alors des allures de pantins burlesques et certains par leur résistance tenace à ne pas tomber, effectuent de véritables prouesses chorégraphiques. Mais le plus troublant en ces jours polaires, ce fut quelques jours avant Noël, deux chutes qui ne devaient rien au verglas bien que les trottoirs furent très glissants, enduits d'une mince pellicule extrêmement dangereuse. J'avançais alors à tâtons, craignant que les minces semelles de mes chaussures lisses me jouent des tours. C'est alors qu'une vielle dame effectua un vol plané redoutable qui la plaqua au sol brutalement, la laissant un complet désarroi, immobile. Je courais prudemment à sa rencontre tout en évitant de chuter à mon tour. Je l'asseyais sur le petit muret extérieur d'un restaurant en essayant de savoir si elle avait mal quelque part. La vieille dame ne semblait pas pouvoir repondre. Son souffle était depuis la chute qui l'avait fortement surpris. Je demandais si tout allait bien, si je pouvais l'aider, si c'était le verglas. Elle était toute agitée, elle me répondit la voix entrecoupée de respirations saccadées qu'il n'en était rien. Je demandais alors si elle avait eut quelque malaise. Non plus. Elle me regarda avec des yeux terribles, remplis de frayeur et de détresse. Elle tenta alors d'expliquer la cause de sa chute. Elle bégayait, elle avait du mal à se reprendre, et je ne savais pas si c'était la peur ou le souffle qui en était la cause. "Pa...Pa....Pa..." finit-elle par dire. D'abord je restais interloqué, ne comprenant pas bien ce qu'elle voulait dire. Puis je compris "Parkinson". Je ne savais pas que c'était un effet de la maladie et c'était la première fois que j'en étais le témoin. J'accompagnais la vieille dame jusqu'au métro, encore terrorisée par cette trahison du corps qui pouvait surgir à tout moment, transformant chacune de ses sorties en aventure risquée voir définitive. Je descendais jusqu'à la gare en métro. Pris le train. Moins d'une heure après la chute, j'arrivais dans ma ville, songeant encore à cet incident singulier. En descendant les escaliers pour aller du wagon restaurant à la sortie du wagon, un homme d'une soixantaine d'années, extrêmement maigre, cheveux blanc mi-longs, visage creusé, bloquait la sortie, avançant extrêmement lentement dans les marches de l'escalier, et faisant craindre aux passagers qui se pressaient derrière lui qu'ils ne manquent l'arrêt en gare, obligés de poursuivre jusqu'à la prochaine, trente minutes plus loin. L'homme ressemblait au personnage d'épouvantail dans le Magicien d'Oz, désarticulé, effectuant des pas comme s'il avait dû enjamber une malle à chaqze alors qu'il n'y avait devant lui qu'une petite marche d'escalier étroite. Les gens s'impatientaient, la porte allait se fermer, quant finalement, l'homme se plaqua sur le côté, et laissa passer les grincheux. Il fut le dernier à descendre du train. Nous empêchâmes la porte de se fermer et le train de partir. L'homme fit un pas sur le quai et chuta à son tour comme la vielle dame une heure plus tôt. Une chute d'ivrogne, tant le corps semblait incontrôlable, tangente. Je l'aidais à se relever, tout en ressentant une forte impression de déjà-vu. Il se tint à une barre métallique pour ne pas retomber. Je lui demandais s'il voulait de l'aide. Il refusa. Je m'éloignais, le vis de loin plié en deux sur la barre, comme s'il n'y avait plus d'os dans ce long corps malingre. Il était posé là comme un vêtement oublié, fermant les yeux, reprenant sa respiration, vidé. Et je compris que lui aussi, aux symptômes que j'avais décelé sans les comprendre immédiatement, était atteint de la Parkinson. Une amie qui m'accompagnait confirma mes présomptions. Deux fois en moins d'une heure, je relevais une personne victime du même mal, dans deux villes différentes, et chutant de la même façon. Quelques jours ont passés. Les fêtes, l'abondance, les retrouvailles en famille. Ma grand-mère a 85 ans. Elle n'a pas perdu la tête, elle ne tremble pas, elle a toute sa mémoire, juste un peu de surdité. Je pensais à la chance que nous avions. Les vacances sont finies. Nous sommes rentrés chez nous hier soir. La route était glissante, la pluie givrante avait fait beaucoup de dégâts la nuit précédente et la neige qui était tombée le soir du 31, recouvrait tout. Pour descendre vers notre maison, un chemin couvert de neige, et dont le passage tassé était plus dangereux que celui qui n'était pas dégagé. Plus loin, d'héroïques voisins avaient dégagés la neige, rendant le sol encore plus glissant, recouvert de la même fine pellicule que le trottoir sur lequel la vieille dame n'avait pas glissé. Je marchais prudemment de peur de glisser, ayant à l'esprit la chance que j’avais de pouvoir prévenir ma chute, de ne pas connaitre la terreur d'une chute réellement imprévisible.



    David Collin

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