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    La communion

    Je devais avoir sept ans. Bien qu’issus des classes laborieuses, et malgré la présence proche de l’Ecole de la République, mes parents m’avaient inscrit dans une école privée religieuse, l’école du Sacré-cœur, rue Barthélemy. L’éducation y était rigoureuse, sévère, efficace, mais évidemment religieuse. C’est tellement facile de faire croire n’importe quoi à un enfant, et de la même manière que je croyais violemment au père Noël, ma foi en Dieu semblait aussi inébranlable.

    Tous les mardi matin, avec toute la classe, nous allions à la messe, et je n’étais pas le moins enthousiaste des participants. Pendant la récréation de dix heures, l’abbé Corneloup, en habit d’apparat, traversait la cour, avec, à bout de bras, le calice solennel pour l’emmener à la petite chapelle pour la messe imminente. Le passage de ce prêtre avait ce quelque chose de magique – est-ce le Sacré ? – qui m’impressionnait beaucoup. A son passage, les jeux s’arrêtaient dans la petite cour, on n’entendait plus que les moineaux indifférents nichés dans les platanes, ou, suivant la saison, le chant des cigales en bruit de fond. Les élèves faisaient un signe de croix furtif, comme si cela pouvait les protéger, les protéger de l’éventualité de ne pas l’avoir fait.

    La petite cloche de la chapelle sonnait alors, et, comme si cela était évident, nous nous mettions tous, en silence, en rang par deux pour nous diriger, sous les ordres du Frère Jean, dans le lieu consacré.

    J’aimais ce moment. La messe était en latin, je ne comprenais pas un mot bien sûr, mais leur force magique n’en était que plus grande. Le rituel incompréhensible me fascinait, et je crois que j’aurais eu envie de passer ma vie sous la protection de ces vieilles pierres et dans l’enivrement des fumées d’encens.

    C’est à cet âge que les petits catholiques font leur communion privée. Jusque là, seuls les élus avaient le droit de communier, le droit à l’hostie. L’hostie, j’y avais eu droit déjà une fois quand ma grand-mère arménienne m’avait amené à l’église arménienne du Prado, cette Eglise discrète où tout le monde a droit au corps du Christ, baptisé ou non, arménien ou non. La crêpe de farine sans levain qui y sert d’hostie est distribuée à la sortie de l’office religieux. Elle est faite la veille par le prêtre lui-même ou par une femme de l’assistance. J’en avais trouvé le goût excellent, et je pensais que l’hostie des catholiques était aussi délicieuse. Je crois, maintenant, que c’est une des raisons qui m’avait poussé à dire à ma mère que je voulais moi aussi avoir droit à l’hostie, tous les mardi.

    Ma mère prit donc un rendez-vous avec le Frère Jean. J’étais là, mais je ne me rappelle pas vraiment ce qu’ils ont pu se dire, seule me reste une impression lourde de culpabilité qui traîne encore quelque part dans mon cœur. Ma mère avait dit, je l’ai su plus tard, que je n’étais pas baptisé, pensant certainement que d’avouer mon baptême arménien serait mal vu dans cet établissement hautement catholique. Le bon Frère Jean avait donc donné la marche à suivre: la communion était impossible sans baptême préalable, et il fallait faire les deux cérémonies consécutivement.

    Ma mère travaillait alors aux pièces, et l’idée de préparer une grande fête familiale qui scellerait mon intégration sans retour aux institutions françaises, sans parler de l’officialisation d’une trahison aux croyances de sa belle-mère, avait provoqué une décision irrémédiable: il n’y aurait pas de baptême et encore moins de communion. Mais comme, à cette époque on ne disait rien aux enfants, je ne sus rien de cette décision.

    Chez les catholiques, tout se fait dans le secret. Je ne me suis pas rendu compte que quelque chose avait changé chez mes camarades de classe. Jusqu’au mardi suivant…

    Même rituel, l’abbé Corneloup passe dans la cour avec le calice, les élèves se mettent en rang, la messe commence, Notre Père, Je vous salue Marie et autres Kyrie Eleïson… Sauf que ce jour-là mes camarades, au moment donné, se sont levés, comme les Grands, les mains jointes, l’air béat, pour se diriger vers l’autel. Je ne savais pas qu’ils étaient tous passés au travers du sacrement de la Confirmation, celui qui m’avait été refusé. Pour faire comme tout le monde, sans vraiment savoir pourquoi, je suivis le groupe d’élèves. Je me suis trouvé à genoux devant l’autel. Mes camarades tendaient la langue, les yeux fermés, avec une joie intérieure évidente. J’allais donc moi aussi recevoir le Christ, ce corps du Christ dont on me promettait l’existence depuis des années d’un catéchisme assidu.

    L’abbé Corneloup, le confident de confession de tous mes pêchers mortels d’enfant, celui qui était un peu mon deuxième père puisque c’est ainsi que je l’appelais parfois, cet homme que je respectais plus que tout et en qui j’avais mis toute ma confiance, l’abbé Corneloup, dont le nom est inscrit au fer rouge dans mon cœur, s’approcha de moi. Imitant mes camarades, je fermai mes yeux, tendis la langue et…. Et rien, seulement un “Non, pas toi.” Le bon abbé était déjà à son affaire avec le suivant, marmonnant je ne sais quelle prière en déposant une hostie papier buvard faite à la chaîne dans une obscure boulangerie industrielle.

    C’était ma première grande douleur d’enfant. J’ai eu l’impression de mourir de honte sous regard des autres, ce regard benêt qu’on pose sur la girafe ou l’éléphant du zoo, ce regard qui met à part, qui exclut. J’ai eu honte de n’être pas comme eux, honte d’être ce que je suis, différent par obligation. Ne pouvant fuir, j’ai bu jusqu’au bout le fiel de la honte. Exclu de l’hostie, exclu du groupe mais dans le groupe, il m’a fallu continuer à faire avec, faire comme si. En me relevant pour retourner à ma place, j’ai pris, comme les autres, la même attitude penchée, béate et reconnaissante, mais à l’intérieur de ma tête cela bouillait. J’avais envie de hurler, mais tout ce que je me suis autorisé à faire, c’est de réciter un ultime Notre Père, désormais vide de sens. Parce qu’il s’est passé quelque chose que je trouve maintenant extraordinaire: le réflexe de survie. Dans la seconde, comme pour évacuer au moins la culpabilité par rapport à une morale chrétienne qui m’était devenue soudainement étrangère, je suis devenu athée. L’église autour de moi s’est comme écroulée, je l’ai trouvée poussiéreuse et inutile. De la même manière que j’ai cessé de croire au Père Noël quand, dans un demi sommeil, j’ai vu ma mère mettre les cadeaux au pied du sapin, ma foi en Dieu s’est évaporée dans la seconde.

    Ce cher abbé Corneloup n’aura jamais su le mal qu’il venait de faire, peut-être digne du redoutable pêché mortel dont il nous prévenait pendant les cours de catéchisme: la douleur imposée à un enfant bien innocent, mais aussi l’éclosion d’un ennemi farouche de toute religion. Il sera mort en toute innocence. Lui en vouloir ? Bien que le souvenir de ce moment soit encore douloureux, au contraire, je crois que je ne peux que le remercier de m’avoir ouvert les yeux.

    Sans le vouloir, l’abbé avait fabriqué un communiste.


    Armand Arapian

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