Revue Echange
  sommaire auteurs bibliothèque livre d'or liens David Collin recherche
A B C D E F G
H I J K L M N
O P Q R S T U
V W X Y Z    
CHRONIQUE
ECOUTER/VOIR
ENTRETIENS
EVENEMENT
FIGURES
FORMES
FRAGMENTS
GESTES
IMAGINE...
LIRE
PASSAGES
RECITS
REGARD
TRACES
VASES COMMUNICANTS
VOYAGES

THÉMATIQUES
  • Fêter Marignan, défaire la pensée
  •  
  • Coïncidence/correspondance
  •  
  • La disparition de Gérard Bourgarel
  •  
  • Livre ou scénario ?
  •  
  • Notre tribunal militaire
  •  
  • Contre la cécité volontaire
  •  
  • Stella (2)
  •  
  • Stella(1)
  •  
  • Les loukoumades
  •  
  • La Maladie de la valeur
  •  
  • La Grande hypocrisie
  •  
  • Dernier jour.
  •  
  • Sabato et son double
  •  
  • Qui après Chessex ?
  •  
  • Vénérations contraires
  •  
  • De l'Amérique
  •  
  • De la chute des corps
  •  
  • Chutes
  •  
  • Cauchemar : mister Bama
  •  
  • La Traviata à la gare de Zürich
  •  
  • La communion
  •  
  • Les boucles d'oreille turquoises
  •  
  • Chute de barrières
  •  
  • La non-lecture ou l'impromptu afghan
  •  
  • Marie
  •  
  • Les serpents qui sifflent au fond de nos bouches
  •  
  • Céline et Celan vont en bateau...
  •  
  • Figurez-vous une soupe claire
  •  
  • La mort d'un arbitre
  •  
  • Le vaporisateur
  •  
  • Le polo Lacoste
  •  
  • L'apparition
  •  
  • Old look et New order
  •  
    Les boucles d'oreille turquoises

    Je viens de voir sur Arte une représentation de la Bohème, de Puccini. Que dire sinon que, malgré une mise en scène ultra traditionnelle, on a touché au sublime. Des géants sur scène, mes géants, Pavarotti, Freni, Ghiaurov. Dire que j'ai été très ému est un euphémisme: il y avait longtemps que je n’avais pas pleuré comme ça à l’opéra.

    Mais ce n'est pas de ces géants, pour une fois, dont je vais parler. J'ai envie de raconter S.P., une chanteuse qui faisait un rôle dans cette production de ce soir. S.P. fait partie des chanteurs qui ont toujours suivi Pavarotti. Le gros Luciano l'aimait beaucoup, sans pour autant, contrairement à d'autres, être allé "plus loin" avec elle. S. n'était pas spécialement attirée par le sexe. Sa passion, c'était les chats. Je dis c'était, mais c'est peut-être toujours, parce qu'elle est un peu plus jeune que moi. J'ai chanté deux fois avec elle: une première fois pour une Bohème à Venise, et, la deuxième fois, une Carmen à Taormina. A Venise, j'avais appris à connaître ce phénomène. S., qu'au restaurant "Al teatro" l'on appelait la signora "Tiramisu" à cause de son amour immodéré pour ce dessert, récoltait tous les restes de viande des assiettes de sa table et des tables voisines pour nourrir les chats des rues. Ils la connaissaient. Une meute de félidés plus maigres et plus décharnés les uns que les autres la suivaient quand elle marchait dans la rue. Elle leur parlait avec sa voix aigüe et puissante, les appelait par des noms qu'elle leur inventait, les laissait malgré leur crasse lui marcher dessus, je suis même sûr qu'elle en embrassait certains.

    A Taormina, c'était l'été. J'étais le seul de la distribution qu'elle connaissait, et c'est tout naturellement qu'elle me "collait" quand elle ne répétait pas et quand elle avait fini de nourrir ses chats. Comme elle me faisait un peu pitié, je ne l'ai jamais repoussée. A-t-elle cru que... Je n'en sais rien, elle était tellement loin de ce que j'aime chez une femme. Et puis j'étais, à cette époque comme maintenant, très amoureux de Muriel, et il n'entrait nullement en question que je puisse faire quoi que ce soit avec une autre femme, fut-elle Claudia Schiffer. Pensez donc S. P.!

    Muriel devait arriver avec les enfants ce dimanche et je voulus lui faire un petit cadeau pour ponctuer cet évènement. Je n’ai jamais été un fou des bijoux, mais Muriel les adore, aussi j’avais décidé de lui acheter des boucles d’oreilles. Mon choix s’est porté sur des boucles toutes simples en or avec une pierre turquoise au milieu. Ce n’était pas un grand bijou, ni très cher, mais il me plaisait parce que pour le choisir il m’avait fallu imaginer les oreilles de mon aimée, et cela avait déjà été un premier acte d’amour.

    Je sortais du joaillier quand je tombai sur la P. Je me demande maintenant avec le recul si elle ne m’avait pas suivi. Je ne le saurai jamais. “Ma cosa fai qui ?” Devant son insistance, je lui expliquai ma présence dans ce magasin. “Fais-moi voir ce que tu as acheté !”. Je refusai très énergiquement, trop peut-être, mais c’était pour couper court à cette discussion qui risquait de tourner mal. La discussion a dû s’arrêter là.

    Muriel est arrivée.

    Lundi, la répétition était à 14h. À 13h30, nous avions rendez-vous avec toute la distribution à la terrasse du café devant le théâtre. Muriel, à cette époque, avait beaucoup de mal à être à l’heure, et j’arrivai donc seul sur la place. La P. m’a questionnée sur l’accueil qui avait été fait aux boucles d’oreilles. J’ai dû lui donner une réponse très brève. Elle commençait à m’agacer sérieusement.

    Muriel apparaît.

    Je la présente à tout le monde. Elle fait la bise à la P. qu’elle avait connue à Venise.

    “Fa mi vedere” dit-elle. Elle parlait des boucles d’oreille que Muriel portait. Muriel, étonnée (je ne lui avais pas parlé de cette histoire, nous avions autre chose à nous dire), lui donne le bijou. S. observe les boucles, les retourne, gratte la pierre bleue avec l’ongle. “E una merda !» me dit-elle avec un air de reproche.

    J’ai eu l’impression que chacun autour de la table s’enfonçait dans sa chaise. Un silence de mort.

    Muriel, qui me connaît et surtout sait de quoi je peux être capable si quelqu’un lui manque de respect, me regarda avec des yeux amusés, et ne tenant pas compte de ce que disait cette folle, se remit les boucles aux oreilles, avec un tel sourire que ma colère naissante s’envola dans la seconde. Je n’ai absolument rien dit.

    Je n’ai plus jamais adressé la parole à S. P. Par contre, et peut-être grâce à elle, les boucles d’oreille de m… que Muriel porte toujours ont pris une valeur qu’aucune salle de vente ne pourra jamais estimer.



    Armand Arapian

    imprimer ce texte
    texte en plus grosses lettres
         
       
    / / ADMINISTRATION