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    Fêter Marignan, défaire la pensée

    La Retraite de Marignan (1897-1900), est une fresque que Ferdinand Hodler réalisa pour répondre au concours de décoration du Musée national suisse à Zürich. Le peintre n’atténue en rien la brutalité du combat, le choc de la défaite. Membres sectionnés, uniformes déchirés, visages meurtris, porte-drapeau cloué au sol, transpercé par son étendard en lambeaux. Le mythe du mercenaire suisse invincible en prenait un coup, tandis qu’en France 1515 n’a cessé de résonner comme une victoire écrasante que tous les écoliers connaissent. L’année 1515 marquerait aussi pour les Suisses le début d’une détermination, la naissance de la “neutralité” helvétique. Du moins c’est le mythe que certains aimeraient consolider.
    D’ailleurs, pourquoi célébrer la défaite, sinon pour glorifier une neutralité qui a du plomb dans l’aile, et qui au temps d’une mondialisation permanente des conflits, auxquels nous ne pouvons pas rester insensibles, ne devrait plus être un simple mot vidé de tout contenu, et derrière lequel on se barricade aisément en jouant sur l’ignorance des uns, sur la crédulité craintive des autres. En Suisse, les promoteurs de la commémoration de la bataille de Marignan, et par conséquent de la déroute qui s’ensuivit, ressemblent étonnamment aux trois petits singes du mythe. Ils adoptent les mêmes gestes, les mêmes particularités: ils se bouchent les oreilles, deviennent insensibles aux sons extérieurs, aux voix des réfugiés, manipulent les images du passé et le langage avec une propagande d’un autre temps, manière de museler la parole, de faire taire l’intelligence, et refusent de regarder en face, ferment les yeux devant la réalité brutale de notre temps: celle des exilés qui fuient la guerre avec leur famille décimée, le traumatisme au corps, l’âme blessée, mais qui parviennent parfois, malgré tout, à trouver une faille pour entrer en Suisse. Que savons-nous de ces gens-là, qui pourraient être nous, de leur souffrance ? Pourquoi leur opposer une bataille d’un autre temps, tel un bouclier épineux, pour justifier leur renvoi ? Pourquoi brandir le spectre d’un bouleversement sans justification, censé balayer la Suisse d’aujourd’hui ? Où sont les vraies victimes ?

    Marignan est un symbole. La défaite revient sans cesse hanter les esprits, la peur de l’échec aussi, la peur tout court. Mais ce n’est pas en célébrant cette bataille, ni aucune bataille d’ailleurs, et par une incroyable pirouette la défaite prétendument fondatrice de la neutralité suisse, salvatrice d’une pseudo-intégrité, qu’on évitera le véritable désastre: la “défaite de la pensée”, pour reprendre le mot du philosophe, qui ne cesse de menacer les individus et le sentiment d’humanité, qu’on piétine sévèrement dans les périodes de repli sur soi. De grands aveuglements collectifs ont été orchestrés par des manipulateurs qui jouent avec le passé au lieu de prendre, face à la destruction généralisée, leurs responsabilités. Célébrer Marignan est une nouvelle défaite, revient à bâtir les bases d’un ressentiment dangereux, qui, nous le savons bien, ouvre les portes à de nouvelles barbaries ; celles qui viennent de l’intérieur, contre l’ennemi de l’intérieur qui aurait rendu la défaite possible, contre l’ennemi futur qui pourrait surgir du dehors. Et cela, en fermant tout possibilité d’accueil.

    Barbarie, le mot vous semble fort, mais peut-être qu’il ne l’est pas assez à force d’être entendu, déformé, et lui aussi vidé de sa substance. Mais on voit bien le mouvement qui dans l’Europe entière, élargissant les territoires de l’extrême droite à une population de plus en plus large, combat la présence de l’étranger, resserre l’étau sur ce même territoire, claquemuré sur lui-même, imposant à tous son nationalisme mortifère, fustigeant les sans-terres, les migrants et les gens du voyage. Sans comparaison, sinon dans l’utilisation politique d’une défaite, on sait de quelle manière Hitler lui-même, ancien combattant traumatisé de la Grande Guerre, utilisa l’humiliation subie par les Allemands après la signature du Traité de Versailles, suite au conflit de 14-18, pour édifier de nouveaux remparts de haine, et préparer une revanche dévastatrice.

    Célébrer Marignan en Suisse, en faire un spectacle, ce n’est pas seulement célébrer une neutralité négative, c’est construire sur des marais, creuser des tranchées là où l’on devrait dresser des ponts, proposer non seulement un repli (la retraite), mais préparer les esprits à la violence d’un refus permanent, édifier des barrières culturelles aussi hautes que les murs de honte qui séparent les peuples à travers le monde, et dont la construction, en Suisse, a subit une nouvelle et sombre poussée, le 9 février 2014.

    David Collin, juin 2014

    Publié sur www.marignano.ch  / Hourra, perdu ! 499 ans Marignano
    par l'Association Art+Politique, 8004 Zürich


    Porte-drapeau blessé. Étude pour la lunette gauche de “La Retraite de Marignan”, 1896 — Mine de plomb, plume et encre de Chine, crayon de couleur et gouache sur papier mis au carreau - 243 x 318 mm
    Musée d’art et d’histoire © MAH, Genève, photo: André Longchamp




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