JOURNAUX VI
01.04.07
Journal l'Alsace (France)
Article de Jacques Lindecker
© Journal l'Alsace ; 01.04.2007
David Collin et ses «pères» comme Christian Giudicelli et ses «passants» ressuscitent les figures marquantes de leurs vies. Émouvant.
Sa mère lui assénait cette morale abrupte: «Il faut se méfier des gens: dans leur majorité, ils ne pensent qu’à vous dérober ce que vous avez de plus précieux.» Son fils, le romancier Christian Giudicelli, répond aujourd’hui: «Ne pas suivre ce conseil fut ma règle de conduite». Dans Les passants, il passe en revue les rencontres qui ont fait le sel de sa vie, goût salé d’étreintes voluptueuses, mains malhabiles, mots absents (un comble de la part d’un écrivain, il le reconnaît !), gestes mal affirmés. Qu’importe si les occasions furent perdues ou comblées, qu’importe la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, il est temps de se retourner, de rendre justice à «ceux qui hantent la mémoire en déchirant le flou de nos rêves.»
Amour, amitiés, complicités, fantômes menaçants ou émouvants, passades d’une nuit ou relations au long cours, l’inventaire est beau à chaque page: qu’il s’agisse de Nicolas, le tapin devenu maître-nageur, d’Yvonne l’éclopée de l’enfance ou de Raoul, le frimeur de la bande d’alors, de Jeannot, l’enfant fou de la famille, de souvenirs littéraires en compagnie de Julien Green, Marcel Jouhandeau ou Henri Thomas, chaque figure se livre à la fois singulière, attachante… Le talent de Christian Giudicelli tenant dans une langue à la correction exemplaire, à tous les sens du terme. Dignité et vérité se donnent la main. C’est drôle (ah! le récit de cette représentation de Carmen de Bizet à l’opéra de Nîmes), tendre, pathétique ou cruel. Les passants nous renvoie le cadeau inestimable d’une vie qu’on eût aimé partager, rien qu’un peu.
Des «passants» de sa vie, David Collin en cherche trois. Ses «pères». Le biologique (un banquier originaire d’Inde ou du Pakistan), celui qui lui donna son nom (avant de déguerpir en Argentine) et un beau-père du côté de Fribourg en Suisse. Devenu père à son tour, il ressent le besoin d’en savoir davantage, de se chercher des «re-pères». Il rappelle le proverbe africain: «Quand on ne sait pas qui l’on est, on ne sait pas où l’on va.» Il emprunte alors un «train fantôme», titre de son ouvrage, convoi de rêves, de cauchemars, d’attentes et de déceptions, direction la mémoire, les souvenirs, la généalogie. De quoi se (re)construire, se (re)trouver, de quoi oser donner la main à ses propres enfants.
Certes, l’écriture est loin d’être fluide, les métaphores, quelquefois abusives, abondent, mais au final, l’énergie du (des)espoir de David Collin l’emporte, son besoin d’en dire trop triomphe. On est agacé, on est touché, c’est la vie mode d’emploi: compliquée et qui vaut certainement la peine d’être vécue.
Jacques Lindecker
« Les passants »
Christian Giudicelli, éditions Gallimard, 208 p., 16,90 euros.
« Train fantôme »
David Collin, éditions du Seuil, 160 p., 15 euros.
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