David Collin
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LA MEMOIRE PERDUE ET LA QUETE DES ORIGINES INSPIRENT DEUX ROMANCIERS

L'Italien Paolo di Stefano, à Messine, le Suisse David Collin, du désert de Gobi à Buenos Aires, suivent chacun une figure d'amnésique en quête d'identité

L’un cherche à raccommoder les trous d’une mémoire lacunaire, l’autre, rescapé des frontières de la mort, n’en a plus du tout: le motif de la quête des souvenirs, et donc d’une identité, parcourt la littérature avec constance. Deux romans sortis récemment l’exploitent sur des registres différents. Dans Les Cercles mémoriaux , David Collin fait voyager son héros du désert de Gobi à Buenos Aires. Celui de Paolo Di Stefano retourne sur les lieux de sa lointaine enfance dans un mouvement de reprise de soi. «Je ne me souviens pas de grand-chose», constate le narrateur à la première ligne. «Vous, cher Monsieur, lui a dit le médecin, vous avez une mémoire capricieuse qui va et qui vient comme elle veut.» Quand il la scrute, surgit l’image d’un chapeau gris, suspendu dans l’entrée de la maison qu’il occupait, avec sa mère, à Messine. Et celle d’une femme minuscule, dans son manteau étriqué, qui, parfois, le dimanche, lui apportait des bonbons à la Forteresse, un foyer pour enfants abandonnés où il avait été placé.Sur un coup de sang, un coup de tête, Nino Motta quitte Milan, sa femme qui ne le supporte plus, sa fille et son demeuré de fiancé, son fils vautré devant la télévision, sa vie de retraité petit-bourgeois. Il empoche la moitié de ses économies et met le cap sur la Sicile de son enfance, sur les traces du Nino Motta qu’il a été et sur celles de ce père au chapeau dont il ne sait rien, sinon que ce vieillard, qui avait l’âge d’être son grand-père, était surnommé l’Américain pour avoir vécu aux Etats-Unis. Se présentant comme un journaliste qui enquête sur la Forteresse, il recherche ses anciens camarades. Il découvre – et reconnaît au fond de lui – le garçon mutique, doué pour le football, sujet à d’incontrôlables accès de violence. Parfois, il voudrait échapper aux longs monologues de ces vieux qui ne le reconnaissent pas, et ne pas trop en apprendre. Peu à peu, il comprend sa fascination pour Caryl Chessman, pour la peine de mort en général et, plus étonnant, pour la poésie italienne du XIXe siècle.A travers ses questions, sa rage, ses dénégations, sa fatigue, à travers aussi le vide de ces journées, dans la ville écrasée de chaleur, Paolo Di Stefano fait surgir un tableau très vivant de cette Sicile des années soixante – dépendante de l’aide des Etats-Unis, archaïque, patriarcale. La silhouette de la mère se précise, parfaite victime, adulée et abandonnée par l’Américain, tour à tour courtisée et ostracisée par le voisinage, allant vers une fin tragique. La figure charismatique et ambiguë du Père Frasca, fondateur de la Forteresse, bienfaiteur des orphelins, se dessine aussi au long des entretiens. Pour le côté romanesque, une idylle improbable entre le Milanais vieillissant et une toute jeune étudiante se noue très joliment, comme une promesse de renouveau. L’aime-t-il comme sa fille, comme l’amour enfin trouvé, comme un substitut de mère, protectrice, capable de reprendre en main cette enquête bientôt superflue? A la fin, on peut espérer que les vivants se retrouvent «tous contents» et plus près d’eux-mêmes.

Déjà dans Train fantôme (Seuil, 2007), David Collin cherchait un père. Coproducteur de l’émission Babylone sur Espace 2, il dirige chezMétispresses la collection Imprescriptible, dédiée à transmettre la mémoire des crimes contre l’humanité. Le Naufragé des Cercles mémoriaux est retrouvé inconscient en pleine tempête dans le désert de Gobi. Il ne se souvient de rien, ni de son passé, ni des raisons qui l’ont fait se perdre dans ces contrées inhospitalières. Un chaman l’aidera à reconstruire une identité sur les ruines de son passé. Une belle photographe chinoise entre à moto dans cette histoire. Les légendes de ses images, absentes du livre, font un heureux contrepoint au récit. Elle emmène le Naufragé sur un champ de fouilles archéologiques, métaphore toute trouvée de la mémoire, puis via Oulan-Bator et un détour par Shanghai, l’accompagne à Buenos Aires, dont les papiers retrouvés le disent originaire.Là, au pays de Borges, de Cortazar et de Bioy Casares, les femmes de la place de Mai et leurs enfants luttent pour la reconnaissance des victimes de la dictature. La renaissance du héros viendra après qu’un cataclysme aura encore foudroyé celui qui a retrouvé son nom, Elias. David Collin a opéré un montage d’images glanées au cours de ses voyages, trop rapides pour échapper aux clichés, en dépit de l’enthousiasme d’Alberto Manguel, qui, en quatrième de couverture, célèbre un récit «d’enchantement» où il reconnaît «la grande tradition des romans d’aventures fantastiques argentins».

Isabelle Rüf, Journal Le Temps, le 24.03.2012


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