Article paru dans le journal libanais (Beyrouth) en arabe, Assafir, le 24 avril 2012
LA VOIX DE CEUX QUI N'ONT PAS LA PAROLELes Cercles mémoriaux de David Collin : voyage dans les langues et les lieux
par Iskandar Habbache
Et si le conte était né du voyage, tout simplement ? Une question qui s'impose à la lecture du livre Les Cercles mémoriaux publié aux éditions L'Escampette, et écrit par David Collin, auteur né en 1968, vivant à Fribourg (Suisse). Cet ouvrage est un travail sur la mémoire, sujet favori de l'auteur qui dirige la collection Imprescriptible (Editions Metispresses, Genève), sujet qu'il a déjà travaillé dans le livre Fleurs du mal, champ d'inquiétude (avec un texte de l'écrivaine Imane Houmaydan, texte autour de l'oeuvre, inspirée de la guerre du Liban, créée par le sculpteur suisse Etienne Krähenbühl dans la ville d'Aley.
Il n'y a pas plus réel que ce rapprochement entre le fantastique et la navigation, car le voyage dans tous ses états, donne naissance à cette mystérieuse machinerie de l'imagination qui vous amène à écrire une histoire, à dire ce qui force l'imagination, à construire dans le rêve ce que nous aimerions voir. Voyageons-nous plus avec nos valises, ou avec avec nos rêves ? Le pays est mystérieux comme ces langues qui chantent, et ces peuples revêtus de costumes multiples qui ouvrent devant nous la porte par laquelle nous aimerions nous enfuir de l'impossible certitude de ces journées longues et lourdes, qui transforment une courte vie en une interminable existence. Est-ce une odyssée, le voyage d'un voyageur poète, ou le rêve lucide d'un homme voyageant dans sa tête ?
Peut-être que le conteur est un voyageur alors même qu'il ne voyage qu'à l'intérieur de son esprit : le récit de David Collin appartient à cette catégorie, née de la réalité mi-vécue mi-rêvée, ce qui n'a pas d'importance tant que l'homme au coeur qui bat, se retrouve dans d'autres lieux, sous d'autres cieux et dans d'autres senteurs...
Dans ce cheminement entre plusieurs voyages culturels, de mémoire, géographiques (ce que nous rappèlent les mots de Carlos Fuentes disant que le conte est de la géographie et non de l'histoire), Collin conte l'histoire d'un naufragé rescapé, l'emmène dans le désert de Gobi en Mongolie à la rencontre d'un moine. Loin de la réalité, ces quelques rêves l'amènent à faire ce voyage dans la mémoire, le font chuter dans ce tourbillon dont il ne sait plus le point de départ ni l'aboutissement. L'histoire de Collin est aussi un voyage à travers les mystérieux textes figurant dans les cahiers retrouvés par le moine Tcheng dans la doublure du pantalon du naufragé, et qu'il a temps de mal à déchiffrer. Ces textes écrits dans plusieurs langues, ont mis le moine au défi d'en trouver le sens, sens qui l'amène à une sorte de carrefour : allaient-ils arriver à une autre vérité ? La vérité du destin que l'écrivain mentionne à travers un jeu d'échec inspiré d'un ancien jeu arabe ?
Face à toutes les questions soulevées par ce texte, le lecteur ne trouve pas de réponse toute faite, mais s'ouvre à de multiples possibilités fidèles à l'écriture, dont le vrai sens se situe entre rêve et réalité. Et c'est de cette zone brumeuse qu'il tire son secret de ne pas nous livrer un échappatoire à travers lequel nous ne pourrons pas passer sain et sauf dans un autre rêve.
Ces textes que Collin sait si bien écrire, sont rééllement originaux par rapport à tous les textes de culture française produits de nos jours. Ils viennent d'une écriture qui ne veut pas tomber dans la facilité du "prêt-à-lire", mais qui entraîne le lecteur à réfléchir au sens de chaque phrase avec un vrai sens de la culture. Ils nous tiennent comme le secret qui porte le naufragé dans ses cahiers. Un bon pari sans aucun doute.
Iskandar Habbache